Des jeux pour oublier les pains

Depuis quelques jours, il monopolise l’information et les discussions quand ce n’est pas l’espace. Depuis quelques jours, les préoccupations des français sont passées au second plan. Il est désormais plus important de savoir si Pogba va retrouver son niveau plutôt que de comprendre pourquoi des milliers de français passent leurs « nuits debouts » ou sont en grève, ou même encore d’appréhender les conséquences du TAFTA
Oui, cet Euro arrive comme un enfumage général alors qu’une partie de la France conteste le gouvernement en place et la société qu’il fabrique. Bien sûr cette contestation persiste, mais elle s’étouffe et a encore plus de mal à être visible. N’est-il pas plus intéressant, après une météo exécrable, de penser à faire la fête que de vouloir continuer à lutter ou à réfléchir ?

des pains - des jeuxNous avons déjà souligné comment le sport, et encore plus le football, véritable caricature des excès du sport-spectacle, était un outil et un relais de la société de croissance (1). Avec cet Euro 2016, c’est évidemment encore le cas… mais en pire. Ainsi, il a fallu à nouveau reconstruire des stades, toujours plus grands, plus beaux, plus sécurisés, plus coûteux et, surtout, aux frais des contribuables français pourtant toujours réticents à voir les dépenses publiques augmenter pour la santé ou l’éducation.
Pourtant, ce sont bien des centaines de millions d’euros qui ont été investis par l’Etat français et les collectivités locales pour accueillir ce championnat d’Europe de football des nations. Nous avons même renoncé à d’autres millions en faisant des courbettes à l’UEFA en acceptant que cette dernière ne paie pas d’impôt, bien qu’elle engrange des millions d’euros de bénéfices. Donc, la France a désormais de beaux et grands stades qui seront d’ici quelques mois sous-utilisés. Pour rappel, un stade c’est une vingtaine de matchs par an, quelques concerts et événements exceptionnels (c’est-à-dire pouvant rentabiliser des installations démesurées). Surtout, grâce aux partenariats public-privé (2), ces stades vont peser sur les finances des collectivités locales pendant des années, limitant leur possibilité d’action et donc une partie de leur pouvoir d’initiative. Voilà comment le sport contribue à limiter la marge de manœuvre des collectivités publiques. Voilà comment le sport va peser sur de futures décisions politiques.

Avec cet Euro, nous pouvons réellement nous questionner sur le fonctionnement de notre démocratie et de ses institutions : sommes-nous objectivement bien informés ? Ne sommes-nous pas dépossédés de notre pouvoir de citoyen ? Sommes-nous conscients des conséquences des actes de nos politiques ? Évidemment, la farouche opposition à la loi El Khomri, qui fait suite à l’état d’urgence permanent, est également un stigmate fort de ce que certains appellent la démocrature. Le phénomène « Nuit Debout » est autant une réaction qu’une amorce de solution à ce questionnement.

Alors, oui, le sport professionnel – et encore plus le football – est loin d’être neutre. Il est un miroir grossissant des dérives du système croissanciste. Le sport véhicule des valeurs qui, étonnamment, coïncident avec celles de la société de croissance : culte de la compétition, évasion  fiscale, inégalités économiques. Finalement, le sport renforce un système de valeurs qui est bien utile pour faire fonctionner la méga-machine capitaliste. Il participe aussi à nous faire oublier les vrais enjeux et à nous faire croire qu’il pourrait résoudre des problèmes sociétaux majeurs l’espace d’une compétition (le leurre de la France black-blanc-beur de 1998 ; l’Espagne triomphante dans le sport dans les années 2008-2012 alors que la misère s’installait dans le pays). Non le sport n’est pas ce vecteur capable de transcender une société vers le meilleur, le sport n’est plus vraiment un jeu depuis bien longtemps … ou alors un jeu dangereux.

Tandis que la gestion des « grands stades », véritables arènes de la consommation, questionne sur nos pratiques de la démocratie, les valeurs du sport contribuent à annihiler notre capacité de jugement et de révolte contre un système inique et dévastateur en nous en faisant accepter ces valeurs … « Du pain et des jeux », hier, … « De la bière et du foot », aujourd’hui … surtout, « Du sport pour la croissance ».

Allez, en 2024, on remet ça … en plus grand et en plus fort ?

(1) http://www.projet-decroissance.net/?p=1800
(2) Sur ce point, voir le dernier « alternatives économiques » de juin 2016

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