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Lancement des Etats-généraux de la décroissance équitable, le samedi 15 octobre 2005, à Lyon

Discours d’Ecolo, pour la décroissance soutenable

Bonjour,

Je m’exprime ici comme porte-parole du parti Ecolo, pour la décroissance soutenable. Nous sommes heureux de vous retrouver pour construire une action commune. L’ultra-libéralisme nous conduit, nous le savons, à l’ultra-individualisme et nous avons un très grand besoin de construire du collectif. Construire du collectif pour bâtir du rapport de force politique bien sûr, mais davantage encore pour nous opposer à cette idéologie qui tend à nous enfermer dans des réponses individuelles.

Ecolo a été fondé en 1999. Depuis 2001, nous nous présentons aux élections pour défendre la décroissance. Ce fut le cas aux élections législatives de 2002 et aux élections cantonales de 2004. Une des spécificités de notre parti est de se positionner clairement comme un contre-pouvoir. Le point numéro un de la charte d’Ecolo stipule « Il n'est pas possible d'appartenir à un exécutif et d'être membre d'Ecolo ». En effet, nous pensons que les contre-pouvoirs participent au moins autant que le pouvoir à la transformation de la société et que, ce qui fait actuellement cruellement déficit à notre démocratie est un discours radical, c’est-à-dire, non pas un discours extrémiste, mais un discours allant à la racine des problèmes et ne se contentant pas d’approches seulement superficielles. Nous faisons donc le choix de tenir un discours véritablement dissensuel. Un discours libre car dégagé de la volonté d’occuper à tous prix des postes dans les exécutifs. Pouvoir réel et pouvoir formel sont deux choses souvent très différentes. Pour vous donner un exemple concret, je vous présente un excellent livre qui vient de paraître : Pétrole Apocalypse du député Yves Cochet. Ne nous arrêtons pas à ce mauvais titre. Yves Cochet est député actuellement dans l’opposition. Il fait un très bon travail pour sensibiliser nos contemporains et ses collègues politiques à la décroissance. Mais lorsqu’il était ministre de l’environnement de la gauche plurielle que faisait-il ? Nous l’avons vu à cette époque, par exemple, remettre un prix du développement durable à l’aéroport de Lyon. Une attitude carrément nuisible qui cautionnait la politique productiviste menée la gauche plurielle. A Ecolo, nous ne voulons pas répéter les erreurs des Verts. Ce point 1 que je vous ai cité est pour nous une condition pour entrer en politique électorale.

Nous avons, bien sûr, un certain nombre de divergences avec nos amis ici présents d’autres sensibilités de l’écologie politique. Ces divergences sont réelles ou supposées. La question qui vient généralement à l’esprit lors de ce type de rencontres est « Faut-il davantage d’écologie ou davantage de social ? », tout d’abord comme si l’un s’opposait nécessairement à l’autre. La radicalité de pensée du mouvement comme celui que je représente en ce moment – qui remet en cause le système industriel, l’automobile, la publicité, l’avion ou encore les téléphones portables – cette radicalité nous classe, a priori, vers ceux qui penchent pour le « tout écolo ». Notre démarche est souvent assimilé à des réflexions d’écologie dite « profonde » en vogue aux Etats-Unis à travers des mouvement tels que Earth First, en français la Terre en premier.

Je voudrais tout de suite démentir cela : notre grille de lecture n’est pas de proposer davantage d’écologie et moins de social que les autres. Il n’est pas non plus de réclamer « la Terre en premier », mais, bien au contraire, d’affirmer clairement : l’Humain au centre. Nous sommes foncièrement démocrate mais aussi foncièrement humaniste. Nous sommes donc les premiers adversaires de tous ces « faux amis » qui voudraient faire de l’humanité LE problème, des faux amis qui voudraient ravaler l’Homme au rang d’un animal ou des faux amis qui voudrait nier l’intégralité – j’ai bien l’intégralité – des apports de la médecine moderne à la santé.

Depuis plus de 50 ans, l’ensemble de la classe politique partage cette même foi dans la Croissance. Même le Parti Les Verts, censé représenter nos idées, a fini par y sombrer. Ainsi, Noël Mamère, candidat des médias dominants pour les Verts à l’élection présidentielle de 2002, a fait campagne avec pour slogan la « croissance durable ». La Croissance est devenue un véritable obscurantiste, lié à un culte simultané du Progrès technologique et du développement économique. Nous constatons concrètement tous les jours un peu plus les conséquences écologiques désastreuses de cette religion inconsciente. Les conséquences immatérielles, elles, sur l’humain et la société, conséquences difficiles ou impossibles à comptabiliser, n’en sont pas moins importantes.

J’aurais été heureux de la présence de Jean-Pierre Lebrun, un psychiatre belge qui est l’auteur d’un livre remarquable intitulé Un monde sans limites. Il montre les pathologies psychiques humaines et sociales engendrée par l’idéologie qui traverse notre société. Une idéologie qui conduit progressivement à exclure la notion de limites. La montée de l’obésité chez les enfants en est un des exemples les plus révélateur. Car, bien avant la croissance économique en tant que telle, c’est bien de cette « idéologie de croissance » dont notre monde est malade. L’humain ne se structure, en tant que personne et en tant que société, qu’en étant capable de s’autolimiter et de partager. Gandhi disait « La civilisation, au vrai sens du terme, ne consiste pas à multiplier les besoins, mais à les limiter volontairement. C'est le seul moyen pour connaître le vrai bonheur et nous rendre plus disponible aux autres. Il faut un minimum de bien-être et de confort ; mais, passé cette limite, ce qui devrait nous aider devient une source de gêne. Vouloir créer un nombre illimité de besoins pour avoir ensuite à les satisfaire n'est que poursuite du vent. Ce faux idéal n'est qu'un traquenard. » L’idée d’une croissance infinie dans un monde limité est bien sûr absurde, antiphysique. Un enfant de cinq ans, contrairement à nos brillants économistes ou journalistes, le comprend immédiatement. Cette idée folle engendre surtout un terrible mouvement de régression intellectuel : Le principe de plaisir doit l’emporter sur le principe de réalité. La consommation est perçue non plus comme un moyen mais comme une fin soit. L’économie devient une finalité. La science devient une foi inconsciente et ne repose plus sur le doute. La charité devient première et relaie au second plan, quand elle ne l’élimine pas carrément, la volonté de justice.

La destruction de l’environnement n’est que la conséquence de cette idéologie. Or, depuis plus de trente ans, la désignation même de militants comme « écologistes » ancrait ceux-ci dans le matériel. Ne s’attacher qu’aux effets matériels, c’est-à-dire aux effets écologiques au sens scientifique du terme, revient à se focaliser sur les conséquences sans comprendre les causes de la destruction du monde. En nommant autrement notre lutte - la décroissance – nous nous extrayons de cet enfermement pour nous attacher directement aux causes idéologiques de ce qui ronge notre société. Nous plaçons nos réponses directement sur le terrain du politique : c’est-à-dire celui du partage et de la sobriété.

Avec la décroissance, nous évacuons aussi toutes les fausses réponses, tous les maquillages éthiques et « verts » qui finissent inéluctablement par devenir la meilleure garantie du système pour lui permettre de perdurer en lui épargnant toute remise en cause réelle. Nombre d’associations se sont prêtées (et se prêtent encore) à ces diversions pour jouir des avantages liés à un discours leur apportant les bonnes grâces des institutions. Ainsi, plutôt que réfléchir aux causes de la destruction du monde, c’est-à-dire la croissance et le développement sans limites, ces mouvements ajoutent des préfixes (éco-développement, alter-développement, autre croissance ou autre développement) ou des qualificatifs (croissance soutenable, propre, ralentie ou verte – développement durable, soutenable ou humain) à ce qui fait notre maladie.

Mais aujourd’hui apparaissent d’autres qualificatifs pour la décroissance qui nous paraissent tout aussi pernicieux. Les Verts ont ainsi voté une motion pour la « décroissance sélective ». Voilà qui présente tous les risques de dénaturer notre discours et de le faire sombrer dans une approche bien gauchiste. La tentation est forte, en effet, face à l’état de notre monde de chercher quelques boucs émissaires. Mais la décroissance n’est pas seulement destinée qu’à la classe « bien sélectionnée » de l’hyper bourgeoisie mondiale, des industriels, des financiers, même si ces classes sont les premières concernées. Pour prendre une image, ne s’attaquer qu’au 4 x 4 peut rapidement faire passer la voiture moyenne pour une automobile écolo, alors que c’est bien la société automobile qui nous conduit à l’autodestruction. Comme le décrit très bien le sociologue Alain Accardo, les classes moyennes occidentales ne sont pas que les victimes de la société de consommation, elles en sont aussi le largement le moteur. Les objets auxquels ces classes moyennes se sont attaché et qu’elles ont naturalisé – la télévision, le téléphone portable ou l’automobile – lui apparaissent souvent comme des privilèges inaliénables. Ces classes moyennes, auxquels nous appartenons généralement, n’auront souvent pas de mots assez durs pour accueillir la remise en cause de ses privilèges. Notre discours doit donc être « utopiste » dans le meilleur sens du terme, c’est-à-dire être capable de fixer un sens politique, sans que nos modes de vie actuels ne nous empêchent de penser plus loin.

Nous répondons aujourd’hui à « l’appel pour des Etats-généraux de la décroissance équitable en vue notamment des élections présidentielles et législatives 2007 », car, à Ecolo, nous avons tranché depuis longtemps la question « Faut-il faire ou ne pas faire de la politique ? ». Si le débat sur la démocratie représentative et ses faiblesses est bien sûr légitime, nous pensons que revenir constamment à celui-ci nous paralyse, nous empêche de nous structurer et d’aller vers nos contemporains.

Comme on organise la séparation des pouvoirs, nous devons veiller avec une attention particulière à séparer nos moyens, c’est-à-dire à ne pas mélanger les démarches associatives et politiques. Pour Ecolo, nous ici dans un cadre clairement politique. Confondre l’associatif et politique serait nuisible pour l’un, comme pour l’autre. Nous nous méfions de l’idée de « faire de la politique autrement » tant ce concept a été utilisé, soit pour échapper au processus démocratique sous prétexte de faillite de celui-ci, soit pour refuser le processus électoral au prétexte de sa confiscation par les élites. Nous le pensons, aujourd’hui, aucune action ne permettra de parler plus directement et surtout de manière plus responsabilisante de décroissance à tous nos contemporains que l’action politique. A défaut de cela, nous resterons soit dans le petit cercle des convaincus, soit à tenir de belles paroles hypocrites en pactisant avec le système médiatique lié aux multinationales.

Nous ne sommes pas dans une stratégie de conquête du pouvoir, nous l’avons dit. Il y a très peu de chance qu’en disant aux Français que nous leur proposons de se débarrasser de leurs téléviseurs, de leurs téléphones portables, de leurs automobiles ou de prendre tout l’argent qui dépasse au-dessus de 3 fois le SMIC pour le redistribuer aux plus miséreux, - il y a très peu de chance que nous soyons acculé demain à réfléchir à la formation d’un gouvernement ! Transformer la société demande un travail de fond, de diffusion des idées afin qu’elles fassent tache d’huile et trouvent un jour leur traduction dans notre démocratie représentative.

Nous sommes donc clairement ici pour qu’il y ait des candidats pour la décroissance dans un maximum de circonscription en 2007, et si possible partout. Nous souhaitons que le maximum de personnes dans cette salle se présentent dans leur circonscription pour présenter la décroissance à leurs concitoyens. Nous souhaitons que notre porte-parole se transforme rapidement en notre candidat à l’élection présidentielle et que des groupes locaux se mettent en place pour rechercher les 500 signatures d’élus qui lui seront nécessaires. C’est ce qui motive notre présence ici. Nous prendrons garde de tout ce qui peut conduire notre mouvement à se dépolitiser. « Surtout, ne faites pas de politique ! » est l’injonction de la Mégamachine, une injonction répétée à souhait par certains militants qui se pensent rebelles mais ne font que réciter l’idéologie qui les traverse sans qu’il en aient conscience. Le résultat en est le développement d’une sorte de pensée néo-cathare, c’est-à-dire rêver à un monde de parfaits, à côté de notre monde tellement impur. Non, il n’y a pas plus d’« altermonde » que de paradis sur terre où de « lendemains qui chantent ». C’est ce monde-ci que nous voulons transformer et les rêves de mondes consensuels sont les matrices des systèmes totalitaires. Nous sommes davantage ici pour apprendre à travailler ensemble en respectant les différences plutôt que de chercher à bâtir un méta-modèle, un système de décroissance dans lequel nous devrions tous rentrer.

Pour nous, la remise en cause des institutions est certes importante, mais secondaire. Dans le cadre strict des institutions de la Ve République nous pourrions faire la révolution, c’est-à-dire par exemple libérer l’agriculture de la chimie, sortir du nucléaire ou renforcer l’impôt sur les plus riches. De plus, le débat sur les institutions représente le type de piège qui peut nous éloigner de l’essentiel. Commençons déjà par tenter d’épuiser les ressources que nous offre cette Ve République.

La prochaine étape qui se construit dès aujourd’hui est la mise en place de groupes locaux, pour préparer notre nouvelle rencontre dans neuf mois, pour préparer les législatives en 2007 mais aussi les municipales en 2008.

En tout cas nous, Ecolo, avec vous, nous sommes déterminés à faire vivre la décroissance en politique.