Lettre au Monde à propos de "Le vert est mis"

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Remarque de Bernard L. à propos de l’éditorial du mercredi 9 juin
« Le vert est mis »
(cf ci-dessous)

Cher amis du journal Le Monde,

Je note dans l’antepénultième paragraphe : « Cohn Bendit et ses amis font danser les lignes politiques dans le sens de l’histoire… , situer l’humain à bonne distance des technologies et des forces de l’argent, sans proner la décroissance qui laisserait entier le problème de la pauvreté « .

Je ne n’identifie pas la signature Europe-Décroissance mais, s’agissant d’un éditorial, je pense que les opinions exposées engagent la rédaction de votre journal dans son ensemble.

Permettez moi d’être surpris de la méconnaissance totale de ce qu’est le concept de Décroissance. M’y intéressant de manière récente, je trouve dans les textes consultés, bien au contraire, le lien direct avec la lutte contre la pauvreté, lutte qui ne m’apparait que sous la forme de voeux pieux dans bien d’autres professions de foi.

S’agit il d’une absence de documentation surprenant dans un journal tel que le votre ou bien d’une volonté délibérée de dénigrement et d’un court message subliminal tentant d’influencer les lecteurs en négligeant tout absence de réflexion ? Dans le premier cas, il s’agît d’une faute journalistique lourde, dans le second cas … ???

Il se trouve qu’il y a quelques jours, je me suis procuré un petit livre de Serge Latouche : « Entre mondialisation et décroissance, l’autre Afrique ». Sur la première page de la préface de M. Gilles Lucquet on peut lire par ex. : « La décroissance au Nord étant nécessaire pour que le Sud redevienne autonome. »

Ceci n’est qu’un exemple et, bien qu’encore inexpérimenté sur ce type de réflexion, je reconnais pourtant que cette préocupation de lutte contre la pauvreté est un élement essentiel qui donne une partie de sa valeur au concept de décroissance.

Donc, votre courte phrase, sans aucun argument pour l’étayer est plus que choquante, surtout à l’heure où la sensibilisation à l’avenir de notre planète et partant, au devenir de l’humanité devient (devrait devenir ?) la préocupation essentielle de notre société de nantis (partiellement d’ailleurs et seulement partiellement), voire de goinfres.

Bien à vous.

Bernard L.
Glaciologue,
Ancien assitant en sciences économique de l’Université de Caen
Ancient professeur de géographie de l’Environnement de l’Université de Silésie en Pologne.

Article du Monde en question

Le vert est mis, par Eric Fottorino
LE MONDE | 09.06.09 | 13h55  •  Mis à jour le 09.06.09 | 13h55


Obsédés que nous sommes en France par le jeu des hommes et des partis, on risquerait de sous-estimer la percée accomplie le 7 juin sur le terrain des idées. Cette élection européenne a marqué l’avènement électoral, dans notre pays, de l’écologie politique. Trente-cinq ans après que René Dumont, candidat écologiste à la présidentielle, eut vidé devant les caméras de télévision un verre d’eau, affirmant que ce liquide serait un jour aussi rare et précieux que le pétrole, trente-cinq ans après, ce verre est devenu fleuve.

Comme toujours dans un succès, il a fallu que se rencontrent un chef de file et son public, un discours et une attente. Disons, dans les termes de l’économie de marché combattue par ce mouvement, une offre et une demande.

Daniel Cohn-Bendit, secondé avec succès par Eva Joly, avait en main la bonne partition. Parce qu’il a parlé à la fois d’Europe et d’écologie, estimant que la première n’est rien sans la seconde, que le changement climatique et ses dangers pour nos sociétés dépassent les frontières pour représenter un enjeu supranational.

Ce discours puise en profondeur. Encore fallait-il le remonter à la surface. Que signifie cette victoire ? On y voit trois réponses encore mal formulées, qui devront s’affiner pour que l’espoir soulevé s’appuie sur un socle solide, déjà éclairé par les nombreux écrits d’un penseur comme Edgar Morin.

La première réponse est à chercher du côté de la crise du capitalisme. Vécue depuis plusieurs mois par des millions de Français, elle a brutalement mis en lumière les impasses de la dérégulation.

L’écologie politique apparaît comme une alternative aux modes de création de richesses hérités de l’âge postindustriel. « La preuve est faite que la réponse à la crise économique doit être aussi une réponse écologique », déclare Daniel Cohn-Bendit à Libération. Au règne de la finance, son mouvement veut substituer celui de l’équité. Même s’il faut faire un effort d’imagination pour inventer comment.

La deuxième réponse relève de ce qu’on pourrait appeler l’extension du domaine de la lutte. Le champ de l’écologie ne se limite pas aux effets du climat détraqué. Derrière le réchauffement terrestre, la préservation de l’accès aux « biens premiers », il y a les inégalités sociales. « A mesure qu’un système s’approche de ses limites écologiques, les inégalités ne font que s’accroître », écrivait en 1987 le rapport Brundtland, Notre avenir à tous, premier grand texte politique sur le développement durable.

Plus manquera l’eau, plus se renchérira la nourriture, plus il fera chaud, plus souffriront les pauvres, les plus fragiles de nos sociétés. Les victimes de la canicule de 2003 en France ou celles, non secourues, de l’ouragan Katrina en Louisiane, pendant l’été 2005, en furent des exemples éloquents.

La troisième réponse a trait à la recomposition sous-jacente à gauche. Tel un Calder tordant à sa manière le fil de fer des idées pour faire naître une forme politique nouvelle, Cohn-Bendit et ses amis font danser les lignes politiques dans le sens de l’Histoire : situer l’humain à bonne distance des technologies et des forces de l’argent, sans prôner la décroissance qui laisserait entier le problème de la pauvreté.

Autrement dit, cette écologie politique est peut-être le nouveau visage de la gauche de demain, la « troisième gauche » aspirant à renouveler la première et la deuxième, dont les doctrines et les hommes se sont perdus en route.

Cohn-Bendit, opposant-clé de Sarkozy ? L’affiche donne à réfléchir, même si l’intéressé dit s’en désintéresser, trop occupé qu’il est à ancrer son projet dans un espace européen où l’écologie politique est encore loin de faire le plein.

Eric Fottorino
Article paru dans l’édition du 10.06.09

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