Le chômage : le grand détournement

« Nous avons inventé une montagne de besoins superficiels; nous vivons en achetant et en jetant. Mais ce que l’on dépense vraiment, c’est notre temps de vie. Parce que lorsque j’achète quelque chose ou que toi tu achètes quelque chose, tu ne l’achètes pas avec de l’argent, tu l’achètes avec le temps de vie que tu as dépensé pour gagner cet argent. A cette différence que la seule chose qui ne peut pas être achetée, c’est la vie. La vie ne fait que s’écouler et quel malheur de l’employer à perdre notre liberté.
Car quand est-ce que je suis libre? Je suis libre quand j’ai du temps pour faire ce qui me plaît et je ne suis pas libre quand je dois dépenser de mon temps pour acquérir des choses matérielles censées me permettre de vivre. De fait, lutter pour la liberté c’est lutter pour disposer de temps libre. »
José Mujica – Président de l’Uruguay de 2010 à 2015 – Extrait choisi du film Human

Travailler, c’est partager

La croissance crée de l’emploi ?
En Occident, depuis plus de 50 ans, toutes les politiques sont centrées sur la question du chômage. Quelles que soient les tendances politiques, la solution perpétuellement déclamée est de relancer la croissance. Certes, des désaccords existent sur les manières de créer cette croissance, voire sur la répartition de ses fruits, mais manifestement, la nécessité de croissance fait l’unanimité pour régler le problème du chômage. Car « la Croissance, ça crée de l’emploi !! ». Or, depuis plus de 50 ans, la croissance est toujours positive, de plus en plus de richesses matérielles sont produites, et pourtant, le chômage ne cesse d’augmenter et reste un problème de société majeur.
Ne serait-il pas temps de changer d’approche ? Et si la croissance ne créait pas plus d’emplois qu’elle n’en détruit ? Allons plus loin. Et si le chômage et la précarité étaient les conséquences directes de l’idéologie de la croissance, c’est-à-dire du productivisme et du consumérisme ? Dans une société aux besoins toujours plus immenses, comment soutenir le train de vie de certains, sans le faire au détriment des autres ? Dans une société de la frustration permanente, comment penser le partage du travail et de ses fruits, sans avoir peur de ne pas avoir assez ?
Une contrainte supplémentaire s’ajoute au mythe de la croissance, seule capable de créer de l’emploi. C’est la contrainte environnementale, la déplétion des ressources, la destruction de la biodiversité, et le changement climatique. Une croissance illimitée est impossible. C’est une certitude, la croissance va s’arrêter. Et même si ces questions ne sont plus méconnues, elles sont complètement ignorées, par tous, quand il s’agit de s’attaquer au « problème » du chômage. Ce qui est une erreur monumentale car le chômage n’est que le symptôme de problèmes interconnectés, dont la crise écologique.
L’intention de la Décroissance est de répondre conjointement à la crise environnementale, à l’augmentation des inégalités et à la perte de sens, engendrées par la société de Croissance. En cela, elle prétend proposer des solutions au symptôme du chômage en pensant totalement différemment la production (le contenu et la quantité) ainsi que le partage (travail et redistribution). Solutions qu’on retrouve autour de l’anticonsumérisme (antipub, quête de sens, modes de vie alternatifs), les différents revenus de base tel que la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie, les mécanismes de solidarité, etc., etc.
Dire que « la croissance, c’est le problème » pourrait n’être qu’un slogan. Mais lorsqu’il s’agit du chômage, ce slogan est une nouvelle fois réellement fondé.

Consommer plus pour travailler plus …
Pour bien saisir, il faut d’abord distinguer la notion de travail de celles de l’emploi et du chômage. Le travail recouvre des notions variées. C’est du temps passé à produire des biens et services. Lorsqu’il est rémunéré, il devient un emploi qui s’apparente à la marchandisation du travail. L’emploi ne concerne donc pas la totalité du temps humain à travailler. Tout travail n’est pas synonyme d’emploi. Ainsi, le travail désigne également des activités non rémunérées (travail domestique, familial, associatif, de l’étudiant …).
Dans notre société, le travail rémunéré – l’emploi donc – est considéré comme une condition fondamentale de la vie humaine car il procure à l’homme des moyens d’existence. Dans une société marchande où l’accès aux richesses passe nécessairement par la monnaie, l’emploi devient quasiment le seul moyen de subsister. Le chômage devenant l’absence d’autonomie et la condamnation à l’assistance sociale.
Dans une société au pétrole abondant, le besoin de travailler pour répondre aux besoins de haute nécessité est bien inférieur à 35h par personne. D’aucuns parlent de 10 à 15 heures par semaine. D’abord, parce que le pétrole permet d’utiliser des machines, mais aussi parce qu’il permet d’aller exploiter des populations du bout du monde, ce qui dans les deux cas augmente le gain de productivité. Si seulement, notre vision du « travaillisme » – incapable d’envisager la réduction du temps de travail – ne nous poussait pas au productivisme infini, pour lutter contre le chômage.
Par conséquent, pour lutter contre le chômage le raisonnement de nos « élites » est simple : il suffit de créer du travail. Et pour créer du travail, il faut créer toujours plus de besoins, donc jouer sur nos frustrations et nos désirs. Il faut aussi que l’ensemble de nos vies soit marchandisé, car ce qui est marchandisé nécessite une production de biens ou de services donc des emplois … Pour créer de l’emploi, n’importe quel travail qui produise des marchandises qui se vendent, ou des services qui se monnayent, vaut le coup d’être créé. Et ce, quelle que soit son utilité ou ses impacts sociaux et environnementaux. Tant que ça se vend, nous produisons toujours plus et peu importe les conséquences.
Ainsi, la lutte contre le chômage pousse à générer ces emplois inutiles. Et notre société est aspirée par le consumérisme et le productivisme.
Serions-nous alors dans une impasse ? Condamnés à consommer toujours plus, à dénier les limites environnementales, à mettre sous le tapis la croissance des inégalités, et à se moquer de la perte de sens sous prétexte d’ avoir tous un emploi, quel qu’il soit ? Serions-nous condamnés à voir brandir le spectre du chômage et la perte de pouvoir d’achat quand il s’agit de mettre en place la transition écologique ?

Les emplois verts et notre train de vie
Nos amis écologistes tentent de résoudre cette contradiction en clamant que l’écologie crée justement de l’emploi. Les éoliennes, ça crée de l’emploi ; isoler les bâtiments crée de l’emploi ; l’agriculture bio crée de l’emploi ; fabriquer des voitures électriques, ça crée de l’emploi ; la transition vers une agriculture de proximité à petite échelle ou encore l’artisanat crée de l’emploi, etc, etc. Dans un sens, ce n’est pas faux. Mais même si notre intention n’est pas de remettre en cause leur sincérité, ce genre de propos donne à penser que la « transition écologique » telle qu’elle est pensée aujourd’hui, permettrait de donner du boulot à tout le monde, tout en maintenant le même train de vie. En cela, c’est une imposture.
– Soit la création d’emplois se fait en remplacement d’autres d’emplois, et c’est de la reconversion. On remplace une production par une autre. Le charbon par l’éolien par exemple. On a donc remplacé un emploi par un autre. On pollue moins, ce qui n’est pas négligeable, mais on ne produit pas plus d’énergie, donc de richesses. Au final, on a autant d’emplois pour autant de richesses produites.
– Soit la création d’emplois se fait au détriment de notre train de vie, et c’est du partage d’emplois. On remplace la mécanisation agricole par de la main d’œuvre, par exemple. Ce qui était produit par un seul individu l’est alors par plusieurs individus. La même quantité est produite à plusieurs. Ce qui revient à partager en parts plus nombreuses, une même quantité produite. Ce qui revient donc à des salaires partagés.
Dans ces deux cas, certes, les activités sont plus soutenables écologiquement, mais soit nous ne créons pas d’emploi, soit nous baissons notre train de vie. Au final, il n’y a pas de créations franches d’emplois à pouvoir d’achat constant sans croissance, c’est-à-dire sans compromettre la transition écologique.
Mais il y a pire comme mystification. Le pire, c’est de créer des emplois dits « écologiques » qui n’ont pas d’effets bénéfiques sur l’environnement. C’est ce qu’on appelle l’économie verte. Ce n’est pas l’économie au service de l’écologie. C’est l’écologie au service de l’économie. C’est l’esprit des différentes lois récentes (la « loi de transition écologique pour la croissance verte », la « loi climat ») qui, en dépit de quelques bonnes intentions, servent, soit de prétextes pour créer de nouveaux secteurs économiques facteurs de nouvelles croissances, soit à légitimer à coups de peintures vertes des pollutions et gaspillages pour maintenir des secteurs en activité. Dans ce contexte, nous voyons parfaitement l’enjeu que représente le réchauffement climatique en terme de « création d’emplois » et la manne que sont le green-washing, la croissance écologique, les smarts technologies et caetera.
Mais, ne nous leurrons pas, la croissance aura beau être verte écarlate, elle ne se fera pas sans destruction de l’environnement. Le découplage entre PIB et consommation de ressources (notamment le pétrole et les terres rares) n’existe pas, là aussi il s’agit bien d’un mythe.

Toxics jobs
Mais le cercle destructeur du travail va plus loin. Sous prétexte de « créer de l’emploi pour créer de l’emploi », on tombe dans un mécanisme d’emplois toxiques qui rend encore plus injuste le partage des richesses par l’emploi.
Avant d’aborder les emplois toxiques, constatons que même les emplois ordinaires sont souvent destructeurs pour les travailleurs, que ce soit physiquement ou psychologiquement. Les contraintes de productivité ou les cadences imposées (avec l’adage du travailler plus avec moins de personnel) finissent par casser les individus. Donc, même en temps « normal », nous sommes loin du travail sensé contribuer à notre épanouissement et nous élever, tant celui-ci rime avec stress, dépression, harcèlement, accident de travail, voire suicide …
Ceux qui travaillent souffrent de travailler tandis que ceux qui ne travaillent pas souffrent de ne pas travailler.
S’ajoute à cela ce concept récent de bullshit jobs, porté par David Graeber, qui est venu confirmer la crise de l’emploi : « Je définis un travail comme un job à la con, quand même la personne qui effectue ce travail ne peut pas justifier l’existence de son travail. Ou si cette personne pense que si son job n’existait pas, cela ne ferait aucune différence, voire que le monde s’en porterait même mieux ». Nos sociétés capitalistes reposeraient désormais sur l’aliénation d’une majorité de travailleurs par l’occupation d’emplois simplement inutiles voire vides de sens. A ces emplois, nous pourrions rajouter les destroy jobs, ces emplois qui ont un impact néfaste sur l’environnement (en sachant que les bullshit jobs sont très souvent des destroy jobs).
Il ne s’agit pas de porter un jugement de valeur sur les employés, ni même sur les métiers en question, il s’agit de réfléchir aux impacts de ces emplois.
Ici, il s’agit donc des emplois qui ne participent pas à la création de richesses nécessaires à la société, comme le logement, l’alimentation, les vêtements, la santé, les services publics, l’éducation, les liens sociaux, …. Il s’agit de ceux qui auraient plutôt tendance à créer de la frustration (la publicité), du virtuel (la com’ et le management), du hors-sol (la finance, l’optimisation fiscale), du futile (le consumérisme), du gaspillage (certains transports, les déchets absurdes, etc.), mais ont malheureusement un impact bien concret sur la vie des gens et sur l’environnement.
L’impact sur l’environnement est évident. La plupart de ces emplois ont pour seul objectif de produire pour produire. Peu importe que l’utilité sociale soit discutable, voire nulle, ces bullshit-job sont là pour faire du PIB. Or, il n’y pas de dé-corrélation possible entre le PIB et la consommation de ressources. Tous les emplois, quels qu’ils soient, sont sources (plus ou moins directes) de gaspillages, de pollutions, de destructions …
L’impact sur la vie des gens peut s’expliquer d’une façon simple, certes grossière, mais physiquement juste. Les titulaires de ces emplois transfèrent la charge de travail nécessaire à subvenir à leurs propres besoins sur d’autres travailleurs. En effet, les emplois toxiques ne répondent pas aux besoins de nécessité, mais les employés touchent quand même un salaire qui leur permet d’accéder aux richesses nécessaires pour se loger, se nourrir, de soigner, de vêtir, etc. Tous ces biens sont donc produits par d’autres travailleurs en échange de l’inutilité des « bullshit jobs ». Ce qui revient à contraindre ces travailleurs à travailler plus que nécessaire, ou à gagner moins que ce que leur travail mériterait. Déjà que le « devoir d’achat » est important, ces travailleurs doivent passer une partie de leur temps de travail à entretenir des « rentiers ».
Certains de ces emplois toxiques sont même mis sur un piédestal car ils procurent des salaires élevés et une reconnaissance sociale indécente… Les inégalités, financières et morales s’en trouvent renforcées.
Pour les emplois toxiques qui ne bénéficient pas de reconnaissance sociale, l’impact humain est catastrophique – dépression, burn-out, mal-être physique et psychologique – ces employés ayant de plus en plus conscience de la superficialité de leur contribution à la société.

Le chômage, le grand détournement
La solution au chômage n’est donc pas de produire toujours plus. Il faudrait le répéter mille et mille fois. La solution du chômage n’est donc pas de produire toujours plus.
Derrière la question de l’emploi se cache d’abord la question du partage. Elle se « cache » au sens propre, car la gravité des conséquences du chômage permet d’occulter toutes les questions de société sous-jacentes. Le chômage, présenté comme un phénomène naturel contre lequel il faut lutter tous ensemble au delà des clivages, c’est bien pratique pour détourner l’attention de la population. La priorité étant de créer de l’emploi, il est donc indécent de questionner le pourquoi et le comment des emplois. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Partager quoi, avec qui et comment ?

« Partager quoi ? ». Moins, mais mieux ! Une société ne peut être soutenable que si nous produisons moins. Mais elle ne peut être souhaitable que si chacun bénéficie du nécessaire pour vivre décemment. Alors, quitte à produire moins, passons-nous du superflu pour nous concentrer sur le nécessaire ! Qu’est-ce qu’on veut produire, pourquoi et comment ? Quelle alimentation, quels services publics, quels transports, quelle éducation, quelle science voulons-nous ?
Evidemment, il serait absurde d’imaginer décroître toutes nos consommations proportionnellement au même coefficient. Manger un peu moins, se soigner moins, s’habiller moins, se chauffer moins, etc ? La sobriété ne signifie surtout pas la même chose en moins, car cela aurait des conséquences négatives sur notre bien-vivre et notre santé. Cela n’aurait aucun sens.
C’est pourtant ce qui se passe avec les mesures d’austérité qui se généralisent dans les pays occidentaux. Où la nécessité d’un projet de « décroissance choisie » est niée, alors même qu’ils subissent une crise qui s’apparente à une « décroissance subie ». Cette crise signe le fait que l’économie de la croissance atteint ses limites. Aujourd’hui, un Occidental qui a du mal à boucler ses fins de mois est pourtant opulent à l’échelle de la planète et son empreinte écologique est déjà insoutenable. Comment peut-on créer un sentiment de pauvreté tout en consommant toujours plus ? Réponse : en imposant, dans un monde limité, de plus de plus de besoins, sans se poser la question du sens.
Le débat public sur le « superflu et le nécessaire » doit avoir lieu d’urgence. Notamment quand ce superflu est aussi toxique. Nous ne pouvons pas continuer à créer de l’emploi pour créer de l’emploi sans questionner les impacts de ces productions. Il y a milles manière de se passer du superflu : lutter contre les gaspillages, partager, réutiliser, recycler, mais aussi changer nos usages. Et la seule production vraiment verte, soutenable, recyclable, circulaire, etc. reste celle dont on se passe ! La sobriété. Ce qui revient à questionner en profondeur notre train de vie.

« Partager avec qui ? ». « Avec qui ? » pose la question des territoires, des échelles, des frontières, des signes de reconnaissance, du sentiment d’appartenance et de la mondialisation.
A l’échelle mondiale, les Occidentaux sont d’abord riches des ressources et du temps de travail des autres. L’économie mondialisée cause des horreurs environnementales et humaines. Elle fait de chacun de nous un prédateur qui l’ignore ou qui fait semblant de l’ignorer. Quand les ressources viennent de si loin, quand la main d’œuvre est invisible, le « ici et le maintenant » prennent le dessus. La destruction de la forêt amazonienne ne fait pas le poids devant le sourire de nos enfants qui se régalent des tartines au chocolat. L’exploitation d’autres enfants ou la réalité de l’activité minière, de l’extractivisme ne font pas le poids devant la révolution numérique tellement pratique qu’on ne saurait plus faire sans (surtout en ces temps de télétravail, de clique et collecte, etc…). D’autant qu’elle « saurait sauver l’environnement » grâce à l’innovation et au mythe des « smart technologies » ! Cette dimension mondialisée, en plus de poser la question du « comment partager » déjà traitée, pose aussi la question du « avec qui ».
Il est sain et naturel de privilégier le « ici et le maintenant ». Mais à la seule condition de le réappliquer à l’économie via une relocalisation ouverte : une réelle relocalisation de l’économie ; une vraie ouverture aux autres. La relocalisation ouverte invite à repenser l’échelle des territoires, les types de réseaux entre ceux-ci. On privilégiera des zones resserrées pour la production alimentaire, dans un esprit de coopération avec les territoires impactés par cette relocalisation ; et maintenir des distances qui vont bien au-delà des frontières pour ce qui est des liens humains. La relocalisation ouverte est au cœur d’une véritable transition écologique et sociale, autour de laquelle toutes les autres voies s’articulent.
Mais attention à ne pas confondre la relocalisation ouverte avec le localisme porté par des courants d’extrême droite. Les mesures d’austérité sont à juste titre ressenties par les citoyens comme la marque d’un dysfonctionnement des outils de partage qui conduit à la croissance des inégalités. Il est donc compréhensible que, parfois, les citoyens se recentrent sur ce qui paraît faire commun et, par voie de conséquence, se tournent vers le principe d’un localisme. Malheureusement, celui-ci ne remet pas en cause l’exploitation des humains et des ressources mondiales et s’accompagne d’un protectionnisme défensif. Ce protectionnisme mondialisé, teinté de localisme de « bon sens » revient à continuer à exploiter la planète et les humains, tout en se protégeant des conséquences de cette exploitation. Et de ce fait à adopter des politiques autoritaires et agressives. Les politiques nationalistes émergentes sont d’une hypocrisie sans nom. Une sorte d’exacerbation du modèle occidental dit « démocratique ». Le programme, c’est de consommer encore plus dans les pays riches ; d’exploiter et polluer encore plus dans les pays pauvres ; de continuer à fermer les yeux sur les conséquences de nos actes, et de s’en protéger toujours en fermant les frontières à des humains. C’est insoutenable, injuste, indécent, violent, barbare.
La relocalisation ouverte est à l’opposé de ce modèle. En ce sens, la relocalisation concerne aussi, bien évidemment, les ressources qui ne sont pas disponibles partout sur la terre, comme le pétrole ou les terres rares. En réalité, ces dernières sont disponibles un peu partout, mais nous, les Occidentaux, ne sommes pas prêts à en assumer la production à côté de chez soi. Ce qui est symptomatique de la mondialisation unilatérale vue de l’Occident.
Dans le cadre d’une relocalisation ouverte, le partage du pétrole se ferait via une coopération non-violente. Mais, avant de réglementer le partage, il faudrait penser la résilience des territoires et des individus. Car, en réalité, il vaudrait mieux laisser le pétrole dans le sous-sol. D’abord, parce qu’il est à l’origine de la plupart des conflits planétaires, mais aussi parce qu’il faut cesser d’augmenter le taux de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.
La parenthèse « enchantée » du pétrole se fermera nécessairement un jour, et les générations futures devront alors soit se retrousser les manches pour réinvestir le secteur primaire, soit recourir d’avantage à l’exploitation d’autrui… En effet, selon Jean-Marc Jancovici, grâce au pétrole, chaque Français dispose actuellement d’une énergie moyenne équivalente à 150 esclaves énergétiques. Au XIXème siècle, l’esclavage disparaissait, en même temps que l’exploitation des ressources fossiles augmentait rapidement. On peut se demander ce qu’il adviendra quand on devra se passer de l’énergie fossile.
La question du partage se posera autrement qu’aujourd’hui, mais elle se posera tout aussi sensiblement.

« Partager comment ? ». La marchandisation du monde est à l’origine de nombreux mécanismes qui causent des inégalités. L’accès aux biens et aux services, même ceux de haute nécessité, se fait uniquement à travers la monnaie. Or, les moyens d’accès à l’argent sont relativement limités. Soit il se fait par le capital, qui est réservé à une grande minorité de la population, ce qui « amène à penser » que la notion de classes sociales n’est toujours pas obsolète ; soit il se fait via l’accès à l’argent dette – la création monétaire -, qui s’inscrit pleinement dans les cycles destructeurs de la recherche de croissance ; soit il se fait via un travail marchand, c’est-à-dire via l’emploi.
Dans une société dominée par l’hubris et la frustration permanente créée et entretenue entre autres par la publicité, l’emploi devient structurellement rare. Le partage du travail permettrait de sortir de cette course à l’emploi, mais les salaires paraissent toujours insuffisants pour répondre à tous nos « devoirs d’achats ». C’est ainsi que nous refusons de voir diminuer notre salaire en partageant notre emploi via une réduction du temps de travail … A ne pas vouloir réévaluer notre train de vie pour partager le temps de travail, on a inventé des mécanismes qui partagent moins bien. L’emploi est devenu un outil de partage terriblement injuste, inéquitable, voire parfois indécent.
Heureusement, et c’est un devoir autant qu’une nécessité, il est possible d’imaginer d’autres outils de partage qui iraient dans le sens d’une justice sociale et environnementale. Des outils d’émancipation qui permettraient de redonner du sens à nos vies, et de ne pas se sentir asservi à la méga-machine productiviste. La base serait alors un espace socio-écologique composé d’un plancher et d’un plafond. Personne en dessous du plancher, et personne au-dessus du plafond.
– Le plancher constituerait le minimum que la société octroie à toutes et tous pour vivre dans la dignité. D’abord, un Revenu de Base en monnaies nationales et locales. Mais surtout des services publics gratuits, à travers une extension des sphères de la gratuité pour le bon usage. Ce qui existe déjà avec l’assurance maladie et d’autres services publics mutualisés, on peut l’étendre à des accès aux ressources selon le principe de gratuité du bon usage et du renchérissement du mésusage, dans le but de répondre à la contrainte environnementale. La même ressource (l’eau, l’énergie, le transport, …) n’aurait pas le même prix selon l’usage qu’on en fait et la quantité utilisée.
– La gratuité, politiquement construite, pour assurer à tous l’accès à des ressources indispensables. Le renchérissement pour préserver du gaspillage ces mêmes ressources fragiles. Gratuité (ou quasi-gratuité) du bon usage, et renchérissement du mésusage ; c’est une manière de définir un plafond, déclinable dans beaucoup de secteurs.
– Mais le plafond, c’est aussi un Revenu Maximal Acceptable. Mettre des limites, c’est cesser de promouvoir un mode de vie qui n’est ni soutenable, ni généralisable, ni décent. Mettre des limites, c’est éviter de concentrer toutes les richesses sur une minorité et ainsi éviter de faire porter les efforts à la majorité, c’est mieux partager. Mettre des limites, c’est se libérer de la pression d’avoir à toujours faire plus. Mettre des limites permet de contenir la consommation des ressources et de réduire toutes sortes de nuisances.
– La hauteur du plancher et du plafond, ainsi que la notion d’usage (le bon et le mauvais), doivent être définis démocratiquement et, si nécessaire, localement (selon le principe de subsidiarité), à travers un processus démocratique à établir ensemble. Certes, les débats sur un plancher et un plafond ne pourront vraisemblablement s’obtenir qu’à l’issue des rapports de forces et des luttes sociales évoquées précédemment. Mais ils méritent d’être portés : touchant à la vie quotidienne des citoyens, ces débats seront forcément mobilisateurs, responsabilisants et émancipateurs.
– Le plancher n’est pas un appel à l’oisiveté de chacun. Il est un appel à la responsabilité collective : la société doit se donner les moyens de la fraternité. Peu importe la forme du plancher, le principal est de ne laisser personne de côté. Le plancher, c’est une manière de reconnaître l’utilité sociale de certaines activités non marchandes. Un plancher, en affranchissant les individus de la nécessité d’accepter n’importe quel emploi pour survivre, permet aussi de favoriser la disparition des emplois toxiques et/ou précaires, et ainsi de participer à produire globalement moins, et à sortir du consumérisme. En effet, gardons présent à l’esprit que cet espace socio-écologique a aussi pour objectif de réduire la contrainte de l’homme sur l’environnement.
– Entre le plancher et le plafond, c’est la liberté de ne plus accepter n’importe quel emploi, et ainsi redonner du sens à la valeur travail, et finalement lutter contre l’assistanat institutionnel. Cette liberté permettrait de réajuster la hauteur des salaires à l’utilité sociale des emplois. L’ensemble s’accompagnerait d’une réduction du temps de travail. Travailler moins, pour travailler tous … mais aussi pour produire moins et consommer mieux. Par conséquent, il ne s’agit pas d’une réduction de travail pour consommer autant. Il s’agit bien de réduire le salaire moyen afin de limiter l’impact environnemental de notre train de vie. Le plafond participe à cette baisse du salaire moyen. Mais que cette dernière soit désirable et désirée, il est indispensable d’opérer une modification radicale de notre mode de vie à tous, de distinguer enfin le nécessaire du futile et de revoir notre organisation sociale. C’est-à-dire une réflexion de fond sur l’usage de nos productions et sur les moyens de production. Mais c’est surtout une réflexion sur le sens de nos vies, sur ce qui apporte du bien-être et de ce qui à contrario fini par être toxique.
En ce sens, c’est aussi pour nous aider à réévaluer et réinventer collectivement notre mode de vie que nous proposons ces outils de partages ambitieux.

Inverser le rapport de forces

La « création d’emplois », et par conséquent la question du chômage, ne devrait pas être un élément qui oriente le projet de société et les politiques gouvernementales. Il s’agit juste d’imaginer d’autres outils de partage des tâches et des richesses. Nous proposons le plancher-plafond sous forme de DIA-RMA, mais il y a sûrement d’autres propositions tout aussi pertinentes.
Dans tous les cas, une fois encore, la faisabilité matérielle n’est pas un problème. Nos sociétés modernes ont largement les moyens de répondre aux besoins élémentaires de chacun. Ce qui bloque, c’est d’un coté une inertie collective à penser d’autres mondes possibles. Nous manquons, en effet, d’un récit qui permettrait à chacun de se projeter dans un futur différent sans être effrayé. Comment laisser derrière soi une réalité connue, toute aussi imparfaite et insoutenable soit-elle, pour un monde inconnu nécessairement inquiétant ? Mais, surtout il y a ce qu’on appelle l’oligarchie qui s’oppose au changement et qui détient tous les pouvoirs. C’est elle qui a intérêt à présenter le chômage comme un phénomène naturel qui dépasse tous les clivages. Le chantage au chômage permet une certaine forme de consentement social. C’est dans tous les manuels d’économie, le capitalisme a besoin d’un volant de chômage (de rareté d’emploi) pour augmenter ses gains de productivité (diminuer les coûts salariaux : offre/demande).
Ce sont les oligarques qui détournent toutes les questions de sociétés vers la seule question du « chômage ». Le grand détournement. Une grande imposture. Aujourd’hui, le rapport de force est à l’avantage de cette oligarchie, mais avec le développement des alternatives concrètes, les premiers symptômes de la crise environnementale, l’émergence de nouveaux mouvements sociaux, la tendance pourrait s’inverser. Espérons que nous saurons saisir cette inversion pour ne pas tomber dans la barbarie, mais pour construire des mondes plus justes, souhaitables et soutenables. Et pourquoi pas, en passant, pour penser la fin de l’emploi !

Quelques liens

Le chômage : le grand détournement (1ère partie)

Le chômage : le grand détournement (1ère partie)


La Dotation Inconditionnelle d’Autonomie décryptée par l’Institut Momentum :
http://www.projet-decroissance.net/?p=1571
« Eloge de l’oisiveté » – Dominique Rongvaux :
https://www.youtube.com/watch?v=mQaUNWJOqos
Espace de travail : Faites-vous un « boulot de merde » ? :
https://www.youtube.com/watch?v=knwTOUmEvgA
Ni protectionnisme, ni néolibéralisme mais une « relocalisation ouverte », base d’une nouvelle internationale :
https://www.bastamag.net/Ni-protectionnisme-ni-neoliberalisme-mais-une-relocalisation-ouverte-base-d-une

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