Le pic pétrolier, c’est de l’histoire

Le baratin mercatique sur la quatrième de couverture de la première édition de mon premier livre, Réinventer l’effondrement, me décrivait comme un théoricien majeur du pic pétrolier. Quand je l’ai vu la première fois, ma mâchoire est tombée — et elle est restée pendante. Vous voyez, si vous parcourez une authentique liste de théoriciens majeurs du pic pétrolier — les Hubbert, Campell, Laherrère, Heinberg, Simmons et quelques autres valant d’être mentionnés, vous ne trouverez pas un seul Orlov parmi eux. En vain chercheriez vous dans les annales et les comptes-rendus de l’Association pour l’étude du pic pétrolier1 la moindre trace de votre humble auteur. Mais à présent que cette bourde est imprimée et en circulation sur tant de copies, je suppose que je n’ai pas d’autre choix que d’essayer d’être à la hauteur des attentes qu’elle crée.

1. Association for the Study of Peak Oil and Gas, un réseau de scientifiques, d’économistes et d’ingénieurs préoccupés par le pic pétrolier, en particulier par la surestimation des réserves disponibles.

Mes déqualifications mises à part, le moment semble propice à discourir avec un nouveau bout de théorie du pic pétrolier, car c’est l’année où, pour la première fois, presque tout le monde est prêt à admettre que le pic pétrolier est réel, par essence, bien que certains ne soient pas encore tout à fait prêts à l’appeler par ce nom. Il y a seulement cinq ans tout le monde, depuis les officiels du gouvernement jusqu’aux cadres des compagnies pétrolières, traitait la théorie du pic pétrolier comme l’œuvre d’une frange de lunatiques, mais à présent que la production conventionnelle mondiale de pétrole à atteint son pic (en 2005), et que la production mondiale de tous les liquides à atteint son pic (en 2008), tout le monde est prêt à concéder qu’il y a de sérieuses difficultés à accroître l’approvisionnement mondial en pétrole. Et bien que certaines personnes craignent encore d’utiliser le terme pic pétrolier (et que quelques experts insistent encore sur ce que le pic doit être désigné comme un plateau ondulé, ce qui, au moins, est une gracieuse tournure de phrase), les différences d’opinion proviennent d’un refus d’accepter la terminologie du pic pétrolier plutôt que la substance d’une production mondiale de pétrole atteignant son pic. Ceci est, bien sûr, tout à fait compréhensible : il est embarrassant de sauter soudainement de le pic pétrolier est une ânerie ! à le pic pétrolier, c’est de l’histoire ! d’un seul bond. De telles acrobaties ne sont sans danger que si vous vous trouvez être un politicien ou un économiste.

Par Dmitry Orlov
1er septembre 2010

source : http://www.orbite.info/traductions/dmitry_orlov/le_pic_petrolier_c_est_de_l_histoire.html

Maintenant que l’affaire a été largement réglée, je sens que le moment est mûr pour intervenir sur le sujet et déclarer, sans équivoque, que le pic pétrolier est en effet une ânerie. Pas la partie sur la production mondiale de pétrole atteignant un pic quelque part aux environs de maintenant puis déclinant inexorablement : cette partie semble assez vraie. Ni la partie sur la production pétrolière de n’importe quelle région se retrouvant limitée par la géologie et la technologie une fois que le pic est atteint : cette partie, dans des conditions expérimentales adéquatement conçues, semble également prédictive. En fait, le modèle d’épuisement a été joliment confirmé par l’exemple des États-Unis hors Alaska depuis 1970. Mais l’idée que ce même modèle d’épuisement puisse être appliqué à la planète dans sa totalité est, je le sens, une chose qui doit être rejetée comme manifestement et totalement erronée. Pour voir ce que je veux dire, regardons un graphique typique du pic pétrolier qui montre la production mondial de pétrole s’accroissant jusqu’à un pic et puis déclinant.

Production liquide de pétrole et de gaz détaillée par origine et situant le pic pétrolier vers 2005

fig. 1

Observons que la courbe ascendante présente beaucoup de structures intéressantes. Il y a des guerres mondiales, des dépressions, des effondrements impériaux, des embargos pétroliers, des découvertes de champs pétrolifères géants, sans mentionner les affreux cycles expansion-récession qui sont le fléau des économies capitalistes (tandis que les économies socialistes ont parfois pu croître, stagner et finalement s’effondrer beaucoup plus gracieusement). C’est une pente rugueuse, avec des falaises et des crevasses, des affleurements escarpés et des pentes raides. Maintenant, regardons la pente descendante : n’est-elle pas incroyablement lisse ? Son origine géologique doit être complètement différente de celle de la pente ascendante. Elle semble faite d’une seule moraine géante, empilée à l’angle de repos près du sommet, avec un peu d’étalement à la base sans doute dû à l’érosion, avec une transition graduelle vers ce qui semble être une plaine alluviale en pente douce sans doute composée du limon du ruissellement, qui est alors suivie par une vaste étendue parfaitement plate, qui pourrait avoir été le fond d’une ancienne mer. Si l’ascension vers le pic a dû nécessiter des techniques d’alpinisme, la pente descendante a l’air de pouvoir être négociée en chaussons. On pourrait faire la roue jusqu’en bas, et être assuré de ne rien toucher de pointu avant de s’arrêter de rouler doucement quelque part vers 2100. Mathématiquement, la pente ascendante devrait être caractérisée par un polynôme de degré élevé, tandis que la courbe descendante n’est que e-t avec un peu de bruit statistique. Ceci, vous l’accorderez, est extrêmement suspect : un phénomène naturel d’une grande complexité qui, juste quand il est forcé de ne plus croître, se retourne et devient aussi simple qu’un tas de terre. Où avons-nous observé ailleurs cette sorte de simplification spontanée et soudaine d’un processus dynamique complexe ? La mort physique est quelque fois précédée d’un lent déclin, mais tôt ou tard la plupart des choses vivantes passent de la vie à la mort par une transition abrupte. Elles ne se ratatinent pas continuellement pendant des décennies, devenant finalement trop petites pour être observables. Et donc, j’aime appeler cet exemple générique et largement accepté de pic pétrolier le scénario rose. C’est celui dans lequel la civilisation industrielle, au lieu de chavirer promptement, se joint à une communauté de retraités imaginaire et passe ses années dorées attachée à une bouteille d’oxygène fantôme et à une poche de colostomie fantôme.

2. Si ce portrait ne vous parait pas clair : il s’agit des État-Unis.

La chose vraiment étrange est que le scénario rose peut être tout à fait précis, dans des circonstances idéales, lorsqu’il est appliqué individuellement à des pays ou à des régions de production pétrolière. Par exemple, supposons que l’un des plus grands producteurs de pétrole au monde, qui a commencé avec plus de pétrole que l’Arabie Saoudite, atteigne son pic pétrolier, disons, en 1970, mais quitte alors promptement l’étalon-or, refile sa monnaie papier au reste du monde en la soutenant par la menace de la force y compris la possibilité d’une frappe nucléaire préventive, en vienne finalement à importer soixante pour cent de son pétrole, en grande partie à crédit, et, quelques décennies plus tard, fasse faillite2. Alors, au cours des décennies écoulées, sa production intérieure de pétrole montrerait en effet cette courbe merveilleusement douce sous contrainte géologique et technologique — jusqu’à la banqueroute nationale.

Production de pétrole des États-Unis de 1900 à 2040, montrant le pic des années 1970, et détaillant la part de la production en Alaska

fig. 2

Passé le moment de la banqueroute nationale les circonstances sont vouées à devenir décidément non idéales, mais les implications de cela demeurent peu claires. Ce pays infortuné pourra-t-il continuer d’emprunter de l’argent internationalement afin d’importer assez de pétrole pour maintenir son économie en fonctionnement, et, si c’est le cas, dans quelles conditions, et pour combien de temps encore ? Il serait bien de savoir en avance comment cette histoire fini, mais malheureusement tout ce que nous pouvons faire est d’attendre et voir.

Mais nous avons un autre exemple (fig. 3) qui peut offrir quelques idées sur ce que nous pensons quand nous disons que les circonstances seront non idéales. Le pays qui est actuellement le plus grand producteur de pétrole du monde a atteint son pic pétrolier vers 1987. Son gouvernement sclérosé, sénile, idéologiquement borné, systématiquement corrompu a été incapable de saisir l’importance de ce fait, et tout juste trois ans plus tard le pays était en faillite et, peu de temps après, il s’est dissout politiquement3. Dans ce cas, la production de pétrole s’effondrant est devenue le principal indicateur économique : elle s’est effondrée, puis le produit intérieur brut s’est effondré, puis la production de charbon et de gaz naturel s’est effondrée, et une décennie plus tard l’économie avait diminué de quarante pour cent. Derrière ces chiffres il y avait une chute précipitée de l’espérance de vie et une atmosphère omniprésente de désespoir dans laquelle de nombreuses vies ont étés perdues ou détruites.

Production de pétrole de la Russie de 1949 à 2009, montrant le pic des années 1980, le creux des années 1990 et la reprise des années 2000

fig. 3

4. et 5. En français dans le texte.

Mais aussi longtemps qu’aucun facteur politique ou économique désordonné, interne ou externe, n’interfère avec la courbe d’épuisement naturel, les prédictions de la théorie du pic pétrolier sur l’après4 pic semblent bien tenir. (Quand je dis circonstances idéales, je suppose que je dois vouloir dire des circonstances idéales du point de vue de molécules d’hydrocarbures sensibles quoique irrationnelles, dont le désir est d’être pompées hors du sol et brulées aussi vite et efficacement que possible, parce qu’on ne voit pas clairement qui d’autre en bénéficie finalement, mais ne pinaillons pas.) Puisque le problème de ne pas avoir assez de pétrole pour fonctionner est connu pour causer toute sorte de difficultés politiques et économiques, et puisque c’est exactement le problème que nous devrions nous attendre à rencontrer peu après que le monde atteigne le pic pétrolier, l’hypothèse de base sur laquelle les prédictions de la théorie du pic pétrolier reposent pour la production globale de pétrole n’est pas réaliste. Les spécialistes qui sont en position de prédire le pic pétrolier ne sont pas capables de jauger ses effets économiques et politiques, et donc tout ce qu’ils peuvent faire est de nous donner le scénario rose comme ultime limite supérieure. Cependant cet avertissement n’est pas énoncé aussi clairement qu’il le devrait. Le résultat est que nous pourrions aussi bien travailler avec une théorie qui prédit qu’une fois le pic pétrolier atteint de délicieux petits fours5 au chocolat vont spontanément se cuisiner et voler dans nos bouches sur de délicates ailettes de massepain.

L’explication basée sur la théorie du pic pétrolier est que, tandis que la pente ascendante est contrainte économiquement, la pente descendante est seulement contrainte par la géologie des réservoirs de pétrole s’épuisant et par la technologie d’extraction pétrolière, qui est sujette à des limites thermodynamiques et ne peut s’améliorer indéfiniment sans rencontrer des rendements décroissants, puis négatifs. Alors que l’approvisionnement de pétrole s’accroît, la demande de pétrole fluctue, résultant en de nombreux hauts et bas dans la production, superposés à la tendance générale de croissance pendant que la production essaye de satisfaire la demande. Mais sur la pente descendante, la demande excède en permanence l’approvisionnement, et donc chaque baril de pétrole qui peut être produit à chaque instant le sera.

Lorsqu’on extrapole les conséquences du déclin des productions pétrolières locales au pic pétrolier global, l’hypothèse implicite est que l’économie globale continuera de fonctionner avec une surprenante régularité au niveau de demande qui peut être satisfait, tandis que la demande insatisfaite sera proprement emportée dans le caniveau par un constant et puissant flot d’absurdités économiques et politiques. Tout cela s’arrangera spontanément avec des participants rationnels sur le marché, répondant à des signaux de prix et décidant à chaque instant s’ils doivent :

A) Continuer de consommer du pétrole de la façon à laquelle ils se sont habitués, ou…

B) Disparaître tranquillement et mourir sans attirer l’attention sur eux ou faire d’histoire.

Où a-t-on vu une si parfaite organisation, dans des situations où une marchandise clef — comme, disons, la nourriture ou l’eau potable — devient critiquement rare ? Où ? Où donc ?

6. Dans le texte : credit default swap.

7. En français dans le texte.

8. Dans le texte : double-dips, une récession avec rechute.

9. Timothy Geithner est l’actuel Secrétaire du Trésor (le ministre des finances) américain.

10. Ben Shalom Bernanke est l’actuel président de la Réserve fédérale des États-Unis (la banque centrale américaine).

Et je suppose qu’une hypothèse non-dite supplémentaire est qu’une économie en contraction (qu’en est-il de toute cette demande insatisfaite et de l’attrition résultante parmi les acteurs du marché ?) peut fonctionner tout comme une économie en croissance, sans subir un effondrement financier. Des instruments financiers spéciaux appelés couvertures de défaillance6 peuvent être utilisés comme protection contre le risque de contrepartie croissant de vos débiteurs, mourant par troupeaux de blessures auto-infligées, bien qu’après un moment ces instruments deviennent un peu trop chers. Mais je suppose que l’on ne peut pas faire grand chose aux projections de croissance économique recuites dans chaque plan financier à tous les niveaux. Quand elles s’avéreront infondées, toutes les pyramides de dette se mettront à s’écrouler. Et comme une monnaie fiduciaire (telle que le dollar américain) est composée de dette — du crédit avancé sur la base d’une promesse de croissance future — on ne voit pas clairement comment et avec quoi le pétrole restant continuera d’être acheté. La fin de la croissance est un impondérable ; commencez d’en parler et tout le monde décide soudainement qu’il est l’heure de déjeuner et commence à commander les boissons. Les Français au moins on un mot approprié pour cela : décroissance7 ; ici, dans le monde anglophone, tout ce que nous savons faire c’est bafouiller et marmonner double-creux8. Peut-être que Geithner9 et Bernanke10 peuvent présenter un numéro de danse pour illustrer.

Regardons cela d’une autre manière. Comme je l’ai mentionné, la théorie du pic pétrolier a très bien prédit le profil d’épuisement de certains pays et régions stables et prospères. Mais ces prédictions deviennent absurdes quand elles sont extrapolées au monde entier, pour une raison très évidente : le monde ne peut importer de pétrole. Je vais le répéter, cette fois en capitales, gras et centré, pour souligner l’importance de cette affirmation :

La planète Terre ne peut importer de pétrole.

Lorsqu’il fait face à une production intérieure de pétrole insuffisante, un pays industrialisé n’a que deux choix :

1) Importer du pétrole.

2) S’effondrer.

Mais lorsqu’elle fait face à une production globale de pétrole insuffisante, une planète industrialisé n’a qu’un choix : le choix numéro deux.

11. Il s’agit du rapport intitulé Peaking of World Oil Production: Impacts, Mitigation, and Risk Management (Pic de la production mondiale de pétrole : impacts, atténuation et gestion du risque), commandé par le Département américain de l’énergie et rédigé sous la direction du chercheur Robert Hirsch en 2005.

Certains pourraient soutenir qu’il y ait un troisième choix : commencer tout de suite d’utiliser moins de pétrole. Cependant, en pratique, cela s’avère être l’équivalent du choix numéro deux. Utiliser moins de pétrole implique de faire des changements radicaux, souvent technologiquement difficiles, politiquement impopulaires, et par conséquent coûteux et consommateurs de temps. Cela peut-être aussi technologiquement avancé (et irréaliste) que de remplacer le parc actuel de véhicules motorisés par des véhicules sur batteries et un grand nombre de centrales nucléaires pour recharger leurs batteries, ou aussi simple (et tout à fait réaliste) que de déménager dans un lieu à distance de marche ou de bicyclette de son travail, de faire pousser la plus grande part de sa nourriture dans un jardin potager et un poulailler, et ainsi de suite. Mais quelles que soient ces étapes, elles requièrent toutes une certaine quantité de préparations et de dépenses, et une époque de crise (telle que le moment où l’approvisionnement en pétrole manque) est un moment notoirement difficile pour se lancer dans la planification d’activités à long terme. Au moment où la crise arrive, soit un pays s’est déjà préparé autant qu’il le pouvait ou le voulait (retardant ainsi la survenue de l’effondrement), soit il ne l’a pas fait, attirant la crise plus tôt, et la rendant plus sévère. Le rapport Hirsch11, souvent cité, affirme qu’il faudrait vingt ans pour se préparer au pic pétrolier, de façon à éviter une pénurie sévère et prolongée de carburants de transport, et donc, étant donné que le pic a eu lieu en 2005, nous avons maintenant moins vingt-cinq ans à glandouiller avant de devoir commencer à se préparer. D’après Hirsch et compagnie, nous avons déjà échoué à nous préparer.

Certains pourraient aussi se demander pourquoi une pénurie de pétrole devrait automatiquement entraîner un effondrement. Il s’avère que, dans une économie industrialisée, une baisse de la consommation de pétrole provoque une baisse proportionnelle de l’ensemble de l’activité économique. Le pétrole est la matière première utilisée pour fabriquer la grande majorité des carburants de transport — qui sont utilisés pour transporter les produits et livrer les services à travers toute l’économie. Aux États-Unis en particulier, il y a une forte corrélation entre le produit intérieur brut et le kilométrage parcouru par les véhicules motorisés. Par conséquent, on peut dire de l’économie américaine qu’elle marche au pétrole, d’une façon plutôt directe et immédiate : moins de pétrole implique une économie plus petite. À quel point l’économie se contracte-t-elle tant qu’elle ne peut plus satisfaire ses propres besoins de maintenance ? Afin de continuer à fonctionner, toute sorte d’infrastructure, d’usine et d’équipement doit être entretenue et remplacée en temps et en heure, ou elle cesse de fonctionner. Une fois que ce point est atteint, l’activité économique devient contrainte non seulement par la disponibilité des carburants de transport, mais aussi par la disponibilité de l’équipement utilisable. À un certain point l’économie se contracte tant qu’elle invalide les hypothèses financières sur lesquelles elle est basée, rendant impossible de continuer d’importer du pétrole à crédit. Une fois que ce point est atteint, la quantité de carburant de transport disponible n’est plus limitée seulement par la disponibilité du pétrole, mais elle est aussi contrainte par l’incapacité de financer les importations de pétrole.

12. Dans le texte : topping off.

La pénurie initiale de carburant de transport n’a pas besoin d’être grande pour déclencher toute cette cascade d’événements, car même une petite pénurie déclenche un certain nombre de bouclages économiquement destructifs. Beaucoup de carburant est gaspillé en faisant la queue aux quelques stations-service qui demeurent ouvertes. Davantage de carburant est gaspillé en faisant le plein12 — garder le réservoir aussi rempli que possible, ne sachant pas quand et où l’on pourra le remplir à nouveau. Encore plus de carburant disparaît du marché parce que les gens l’accumulent dans des jerrycans et des récipients improvisés. À mesure que les pénuries se prolongent et se répandent, le carburant est accumulé, et un marché noir se développe : le carburant détourné des canaux de livraison officiels et siphonné des réservoirs devient disponible sur le marché noir a des prix gonflés. Et ainsi l’effet d’une pénurie initiale même mineure peut facilement faire boule de neige en une perturbation économique suffisante pour pousser l’économie au delà des seuils physiques et financiers et vers l’effondrement.

Si à ce point vous commencez à vous sentir découragé, alors — je suis désolé de devoir le dire, mais vous devez être une petite nature, parce qu’il y a davantage — bien davantage à envisager. Le scénario rose du pic pétrolier peut avoir l’air joli, mais même une rose a ses épines. Et il y a un certain nombre d’autres questions qui doivent être considérées et prises en compte dans une vision intégrée unique.

13. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole regroupe actuellement une douzaine de pays, la moitié au Moyen-Orient, deux en Amérique du Sud et le reste en Afrique.

14. Les membres de l’OPEP se partagent le marché des exportations pétrolières en fonction de quotas basés sur leurs réserves estimées. Les courbes des réserves estimées par pays producteur montrent de brusques doublements au cours des années 1980 (quand les prix étaient bas), chacun réagissant au gonflement du quota de ses concurrents par sa propre surestimation.

15. Dans le texte : Export Land Effect. Il s’agit d’un modèle du déclin des exportations pétrolières prenant en compte la consommation croissante de pétrole par les pays producteurs eux-mêmes.

Premièrement, le profil de la production globale post-pic pétrolier dans le scénario rose est basé sur des réserves estimées qui ont été exagérées. Une grande partie du pétrole restant est au Moyen-Orient, dans les pays de l’OPEP13, et ces pays ont exagéré leurs réserves de grandes et variables quantités durant la guerre des quotas14 de l’OPEP, dans les années 1980. Pendant que d’autres membres de l’OPEP cuisinaient honteusement des chiffres bidons qui semblaient vaguement réels, Saddam Hussein, qui avait toujours été un peu frimeur, arrondissait les réserves irakiennes jusqu’à un joli chiffre rond : cent milliards de barils. Et ainsi les réserves de l’OPEP se trouvèrent gonflées d’une grande quantité — environ un tiers au minimum. L’OPEP n’est pas non plus la seule a exagérer ses réserves estimées. Les compagnies d’énergies aux États-Unis jouent à peu près le même jeu afin de satisfaire Wall Street. Mettez de côté vos chaussons de salle de bain ; pour négocier la pente descendante du pic pétrolier vous aurez besoin d’un bon équipement d’alpinisme.

Deuxièmement, il y a un phénomène appelé effet des pays exportateurs15 : les pays exportateurs, quand leur production commence à faiblir, ont une forte tendance à réduire les exportations avant de réduire la consommation intérieure. Certainement, il y a des pays qui ont abandonné la souveraineté sur leurs ressources aux compagnies d’énergie internationales et ont perdu le contrôle de leur politique d’exportation. Il y a aussi des régimes despotiques qui n’affament leurs consommateurs domestiques que pour continuer à gagner les revenus de l’exportation nécessaires au soutien du régime. Mais la plupart des régimes n’exporteront que leur production en surplus. Cela signifie qu’il deviendra impossible d’acheter du pétrole internationalement longtemps avant que tous les puits soient à sec, laissant choir les pays importateurs de pétrole. Par conséquent, si vous vivez dans un pays importateur de pétrole et pensiez pouvoir négocier la pente descendante du pic pétrolier dans vos chaussures de randonnée, mettez-les de côté. Vous aurez besoin d’un parachute.

16. Energy Returned on Energy Invested. Le taux de retour énergétique est le rapport entre l’énergie utilisable obtenue par un certain processus de production et l’énergie dépensée par ce processus.

Troisièmement, bien que les quantités totales de pétrole produites à travers le monde se soient accrues jusqu’en 2005, les quantités de produits pétroliers (essence, gazole, etc.) livrées à leur point d’utilisation ont atteint leur pic plus tôt, en terme d’énergie utilisable dérivée. Cela parce que de plus en plus d’énergie est requise pour tirer du sol un baril de pétrole et pour le raffiner. La production de pétrole brut disponible tend à devenir plus difficile à extraire, plus lourde et plus chargée en soufre, et cela plus la demande croissante d’essence (par opposition aux distillats ou au mazout) avec moins de plomb pour doper l’octane revient à gaspiller davantage d’énergie. Le taux de retour énergétique (EROEI16) est passé de cent pour un à l’aube de l’âge du pétrole, quand quelques gars costauds pouvaient vous creuser un puits de pétrole en utilisant des pelles et des pioches, à dix pour un, maintenant que la production pétrolière nécessite des plates-formes en eaux profondes (qui parfois explosent et empoisonnent des écosystèmes entiers), du forage horizontal et de la technologie de fracturation, de la récupération secondaire et tertiaire en utilisant de l’injection d’eau et d’azote, des usines de séparation de l’eau et du pétrole, et toutes sortes d’autres complexités techniques qui consomment de plus en plus de l’énergie qu’elles produisent. À mesure que l’EROEI décroît de dix pour un vers un pour un, l’industrie pétrolière en vient à ressembler à une nourrice obèse mais avide suçant voracement son propre sein au chevet d’un enfant affamé. À un certain point il ne sera plus économiquement possible de livrer du gazole ou de l’essence à une station-service. Quand ce moment viendra n’est pas certain, mais il y a des indices que trois pour un est l’EROEI minimum dont l’industrie pétrolière a besoin pour se maintenir. L’effet de l’EROEI décroissant est de rendre la douce pente du scénario rose beaucoup plus raide. La pente ne ressemble plus à un monticule de cailloux — plutôt à de la lave coulant dans la mer et se solidifiant dans un nuage de vapeur. Il reste peut-être beaucoup d’énergie, mais une grande partie va partir en fumée, et vous risquez ne pas pouvoir vous approcher assez pour y rôtir votre guimauve.

Quatrièmement, nous devons considérer le fait que notre industrie pétrolière moderne globale est hautement intégrée. Si vous avez besoin d’une certaine pièce spécialisée pour vos opérations de forage, il y a des chances que vous ne puissiez vous la procurer que par une ou deux sociétés globales. Il y a des chances que cette société ait des opérations très importantes et hautement techniques dans un pays qui se trouve justement être un importateur de pétrole. L’importance de cela devient claire quand on considère ce qui arrive aux opérations de cette société une fois que l’effet des pays exportateurs se fait sentir. Supposez que vous soyez une compagnie pétrolière nationale dans un pays riche en pétrole qui a encore assez de pétrole pour sa consommation intérieure, bien qu’elle ait été récemment forcée de renvoyer tous ces clients internationaux. Vos champs pétrolifères sont immenses mais parvenus à maturité, et vous ne pouvez les garder en production qu’en forant de nouveaux puits horizontaux juste au dessus du niveau d’eau toujours montant et en maintenant la pression dans le puits en injectant de l’eau de mer en dessous. Si vous arrêtez ou interrompez seulement cette activité, alors votre pétrole, à la tête du puits, va rapidement changer de composition, de pétrole contenant un peu d’eau à eau contenant un peu de pétrole, que vous pourriez tout aussi bien repomper dans le sol. Et maintenant il s’avère que l’équipement dont vous avez besoin pour continuer à forer des puits horizontaux provient de l’un de ces pays malchanceux qui importaient votre pétrole mais ne peuvent plus à présent, et que les techniciens qui construisaient votre équipement ont cessé d’essayer de trouver assez d’essence au marché noir pour conduire jusqu’au travail et sont occupés à bêcher leur jardin de banlieue pour y faire pousser des patates. Peu de temps après, vos opérations de forage tombent à cours de pièces détachées, votre production de pétrole s’effondre, et la plupart de vos réserves restantes sont laissées sous terre, contribuant à une catégorie de réserves de plus en plus importante : les réserves qui ne produiront jamais.

Lorsque ces quatre facteurs sont considérés ensemble, il devient difficile d’imaginer que la production globale de pétrole puisse doucement glisser depuis une imposante hauteur en une courbe lisse et gracieuse s’étendant sur plusieurs décennies. L’image qui se présente est plutôt celle d’un déclin en marches d’escalier se produisant dans de plus en plus d’endroits, et comprenant finalement toute la planète. Qui que vous soyez, et où que vous soyez, vous le ressentirez probablement comme un processus en trois étapes :

Étape 1 : Vous avez votre niveau d’accès actuel aux carburants de transports et aux services.

Étape 2 : Vous avez un niveau d’accès aux carburants de transports et aux services sévèrement limité.

Étape 3 : Vous n’avez pas accès aux carburants de transports et vos choix de transport sont sévèrement restreints.

La durée de l’étape 2 variera d’un endroit à l’autre. Certains endroits pourraient passer directement à l’étape 3 : les camions-citerne cessent de venir dans votre ville, toutes les stations-service ferment, et c’est tout. À d’autres endroits, un marché noir prospère pourrait donner accès à l’essence pour quelques années de plus, à des prix qui permettront certains usages, tels que faire tourner un générateur électrique dans un centre d’urgence. Mais votre capacité de vous débrouiller avec succès à l’étape 2, et de survivre à l’étape 3, sera largement déterminée par les changements et préparatifs que vous serez capable de faire durant l’étape 1.

17. Dans le texte : homestead. Historiquement, ce serait une ferme de moins de soixante-cinq hectares ; dans le contexte actuel, une maison entouré d’un terrain cultivé en potager au lieu de pelouse tondue mérite déjà cette appellation. On peut visiter à titre d’exemple le site Urban Homestead.

18. Dans le texte : off the grid, c’est à dire non raccordé aux réseaux d’électricité, de gaz et d’eau courante.

19. Une bicyclette ou un tricycle construit autour d’un plateau ou d’un bac pour le transport d’objets divers, ou un vélo ordinaire accouplé à une remorque.

On devrait s’attendre à ce que la grande majorité des gens n’aient rien fait pour se préparer, demeurant tout à fait ignorants du fait que c’est quelque chose qu’ils auraient dû faire. On peut s’attendre à ce qu’un bon nombre de gens aient fait quelques petits pas dans une direction judicieuse, tels qu’installer un poêle à bois, ou isoler leur maison, ou dans une direction apparemment judicieuse mais finalement inutile, tels que gaspiller leur argent dans une nouvelle voiture hybride ou leur énergie en essayant de former un nouveau parti politique ou d’influencer l’un de ceux qui existent. Certains achèteront une fermette17, l’équiperont pour une vie en site isolé18, commenceront de faire pousser leur propre nourriture (peut-être en transportant leurs surplus périssables jusqu’à un marché proche en cargo-vélo19 ou en bateau), et d’instruire leurs enfants à la maison, en insistant sur les classiques et sur l’agriculture, l’élevage et autres connaissances durablement utiles. Certains fuiront vers un lieu où les carburants de transport sont déjà rares, et où une mobylette est considérée comme un moyen d’économiser du travail — à son âne ou à son chameau.

Malheureusement, il est difficile de prévoir quels changements et adaptations réussiront et lesquels échoueront, car il y a tant qui dépend des circonstances, lesquelles sont assurément imprévisibles et varient d’un endroit à un autre, et selon la personne ou les personnes impliquées : l’incertitude est simplement trop grande. Mais il y a une chose dont nous pouvons être tout à fait certains : le scénario rose du pic pétrolier, qui projette un déclin long et graduel de la production globale de pétrole, est absurde. Connaître ce fait devrait communiquer un sentiment d’urgence. Que nous utilisions ce sentiment d’urgence stupidement ou avec sagesse dépend de nous, et notre succès sera peut-être une question de chance, mais avoir un sentiment d’urgence n’est pas du tout mauvais. Si nous souhaitons nous préparer, nous avons très probablement plusieurs mois, nous avons peut-être quelques années, mais nous n’avons certainement pas quelques décennies. Que ceux qui voudraient vous faire croire autre chose considère d’abord les points que j’ai soulevé dans cet article •

Traduit et reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur. Les notes en marge sont du traducteur.
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