LGV Tours-Bordeaux : le temps de la déréliction

Dans un ouvrage datant du début des années 1970 intitulé « L’Espérance oubliée », Jacques Ellul caractérisait notre temps comme celui de la déréliction, c’est-à-dire de la perte des repères spirituels, de l’abandon de toute référence morale et politique autant dans le domaine privé que public. Mais, aujourd’hui, il semble même que le principe de réalité et le bon sens soient aussi victimes de cet effacement des repères qui donnent un sens à toute vie humaine. Comme l’avaient souligné dans leur œuvre commune ces représentants de ce qu’un auteur canadien appelle « le personnalisme gascon » que sont Jacques Ellul et son ami Bernard Charbonneau, le développement technologique finit par acquérir sa finalité propre, en dehors de toute autre considération.

La signature du contrat de concession entre Réseau ferré de France et l’entreprise privée Vinci pour la réalisation d’une ligne ferroviaire à grande vitesse entre Paris et Bordeaux et destinée à gagner une heure entre ces deux villes par rapport au temps de parcours actuel, pour un montant provisoire de près de 8 milliards d’euros, soit quelque 130 millions d’euros par minute gagnée, illustre de manière caricaturale la crise anthropologique majeure dans laquelle se retrouve aujourd’hui l’humanité.

Ce projet, qui repose sur le postulat des bienfaits qu’il engendrera dans la vie économique de notre région, s’inscrit dans l’idéologie encore dominante qui est celle de la croissance économique ignorante de l’explosion actuelle des multiples coûts tant financiers qu’écologiques qui l’accompagne. Malgré le contexte international de crise économique majeure que nous subissons, l’entreprise Vinci, chargée de la réalisation du projet, nous promet une rentabilité de son investissement de 15 % sur rien moins que cinquante ans. Et ceci même alors que le montant des péages subis par la SNCF pour l’utilisation des voies nouvelles conduira à des prix de billets décourageant les usagers en situation économique difficile et les incitant à renoncer à ce type de transport réservé en fait à des privilégiés. Et même de ce point de vue, la concurrence avec l’avion, surtout low-cost, risque d’être un échec ! L’économiste américain Nouriel Roubini, dans une interview récente, prévoyant l’effondrement prochain de l’économie chinoise, citait justement le cas des trains à grande vitesse vides de tout passager comme une des causes de l’endettement caché de ce pays. Et ici, en Europe, où nous connaissons une crise majeure d’endettement héritée du glorieux passé des années de croissance, nous nous lançons dans des projets pharaoniques équivalents dont le financement ne pourra, en fait, être assuré que par de l’argent virtuel ! Mais que faire lorsque des élus ne raisonnent qu’en termes de prestige technologique et qu’une entreprise doit impérativement ouvrir de nouveaux chantiers pour amortir son énorme parc de machines ? Une économie du court terme comme la nôtre ne peut conduire qu’au pilotage à vue, et donc à des catastrophes.

L’alternative défendue par les opposants, qui est celle de la rénovation des voies existantes pour un investissement raisonnable, devrait être pourtant la solution de sagesse. Malgré cela, des élus de nos collectivités territoriales d’Aquitaine, toutes tendances confondues, à l’exception des Verts, ont voté un projet qui contribuera avec d’autres à nous retrouver prochainement dans la situation de la Grèce. Et ceci alors même que l’intégralité du contrat de concession ne leur a pas été communiquée par les exécutifs. Cette gravissime inconscience est, à vrai dire, significative d’une perte complète du sens de l’intérêt public chez nos politiques. Comme cela se manifeste partout en Europe avec l’éclosion des associations en charge d’une fonction de contre-pouvoir, une telle situation ne peut que contribuer à approfondir un peu plus la crise actuelle de notre démocratie représentative.

Simon CHARBONNEAU

universitaire et militant associatif
http://www.decroissance2012.fr/?p=237

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