C’est la course !! (suite)

« La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d’échapper aux idées anciennes ». 
John Maynard Keynes

Aujourd’hui, plus de 70 % des produits alimentaires sont achetés en grande surface. Mais l’alimentaire ne constitue pas leur seul champ d’action. Désormais, tout se retrouve dans les grandes surfaces spécialisées (jouets, vêtements, bricolage, sport …) créant ainsi d’immenses zones commerciales qui pullulent aux périphéries de toutes les villes de France. Qu’est-ce qui se cache derrière ces mastodontes que nous retrouvons en format réduit dans les centres de nos villes, ou en périphérie de nos plus grands villages ? Sont-ils là simplement pour nous faciliter la vie, pour vivre mieux et mieux consommer ou, au contraire, sont-ils l’aboutissement de l’emprise d’un capitalisme exaspérant dans sa volonté de contrôler nos modes de vie ?

Les grandes surfaces sont apparues après la deuxième guerre mondiale, dans un contexte où notre mode de vie va largement évoluer avec une urbanisation croissante, le salariat et le travail des femmes en plein essor, l’industrialisation de l’agriculture mais aussi l’équipement des ménages en réfrigérateur et en automobile.
Elles se sont répandues tout au long des « trentes ravageuses » (1) et encore plus après. C’est simple, plus le capitalisme s’est libéré, plus les grandes surfaces ont gagné du terrain et, plus le béton a dominé la terre. Ne soyons pas dupes, derrière les slogans alléchants des grandes surfaces se cachent les capitalistes les plus outranciers. Derrière les rêves, se cachent une idéologie et des conséquences désastreuses.
Ne voir les grandes surfaces que comme un amoncellement de produits moins chers pour le consommateur, c’est comme regarder un paysage avec une loupe, c’est manquer l’essentiel ; c’est oublier que les grandes surfaces sont un maillon essentiel du système capitaliste.
Et, leurs implantations ont des conséquences tant au niveau spatial qu’au niveau de nos modes de vie, avec des conséquences sociales et écologiques « invisibles ».

Un maillon du capitalisme le plus débridé
Les grandes surfaces sont à la base d’un des fondements du capitalisme qui consiste à vendre en masse tout en imposant des normes de consommation, pour justement consolider cette consommation de masse. Or, qui dit consommation de masse suppose une production de masse dont l’aboutissement est l’émergence et le développement exponentiel, tout au long du XXème siècle, du complexe agro-alimentaire. Ce complexe va uniformiser nos goûts pour uniformiser les productions, pour finir par uniformiser nos vies.
Les grandes surfaces concentrent désormais l’ensemble de nos besoins à des coûts réduits. Ainsi, nous pouvons effectuer les courses du foyer pour une semaine, quinze jours, quand ce n’est pas pour le mois. Les grandes surfaces deviennent immenses, démesurées. L’offre de produits devient presque indécente : le même gâteau est présent sous un packaging différent à 3 ou 4 reprises. Car l’objectif des grandes surfaces est de faire des bénéfices, d’en faire toujours plus, il faut donc que le consommateur consomme plus, toujours plus. A cette fin, il faut d’un côté tirer les prix vers le bas auprès des producteurs et, d’un autre côté lui imposer ou créer de nouveaux besoins qui aboutiront à de nouveaux achats. Les grandes surfaces maîtrisent le « vendre moins cher » par la réduction des coûts du personnel (libre-service et rationalisation du stockage et de la manutention), un aménagement dépouillé des magasins, la massification des commandes, la rotation accélérée des stocks, et surtout la réduction des marges pour les producteurs (2).
Mais, toujours dans l’optique de vendre plus, les grandes surfaces s’efforcent d’inspirer ou prescrire des besoins que le consommateur n’avait pas en entrant dans le magasin. Pour ce faire, il faut le frustrer, le faire culpabiliser de ne pas avoir encore tel ou tel produit, pour qu’enfin il l’achète. Et les grandes surfaces vont user de toutes les ficelles de la publicité pour … vendre même l’inutile. Périgo Légasse (3), explique justement : « « La publicité a lavé les cerveaux et la grande distribution finit le travail en gavant le consommateur de produits sans âme et sans saveur ».

« Songeons à la multiplication des objets inutiles et rappelons-nous de la réaction de Socrate qui se serait écrié en entrant dans une boutique :  » Que de choses dont je n’aurai jamais besoin !  » que dirait-il aujourd’hui en entrant dans un supermarché ? »
Albert Jacquard

Si chaque vente est un bénéfice pour les grandes surfaces, chaque vente est surtout un profit pour la mégamachine (4). Aucune opération n’est neutre dans une grande surface, elle sert toujours le capital et les capitalistes. Les consommateurs ne sont que ce qui leur permet de réaliser leurs profits, au même titre que les producteurs, l’objectif n’est pas leur bien-être mais bien qu’ils rapportent le plus possible en leur faisant croire qu’ils sont gagnants.
Derrière les façades lumineuses, les offres alléchantes et les promesses d’un mieux-vivre se cachent une autre réalité, un autre monde. Ce monde méconnu est bel et bien le nôtre. Mais la force du système est de le cacher, car nous ne voyons pas toujours les conséquences de nos actes, les grandes surfaces apparaissent comme un mirage avec leur opulence et leur scintillement.

Des conséquences sociales et écologiques « invisibles »
L’implantation des grandes surfaces et l’hyper-développement des zones commerciales n’ont pas été sans conséquences sur nos paysages, nos modes de vie et notre organisation économique et sociale. Elles ont contribué à changer notre monde et à nous changer.
Certains dommages sont connus, notamment la disparition des commerces de proximité qui a eu comme conséquence directe la désertification de nos centres-villes, urbains ou non. Avec ces fermetures, la vie des villes et des villages a été fragilisée, et c’est un peu de lien social qui s’est évaporé, remplacé par l’hyper-commerce – et maintenant par l’e-commerce.
Mais les grandes surfaces ont également eu comme conséquences l’écrasement de l’agriculture à taille humaine, les délocalisations et le recours à des importations massives dans le seul but de pouvoir vendre à des prix toujours plus compétitifs. Avec les grandes surfaces, l’économie écrase tout. Ainsi, nos paysages agricoles, mais aussi le métier d’agriculteur, ont fortement évolué. Ce métier connaît un des taux de suicides les plus importants. Avec les grandes surfaces, l’agriculture productiviste a été couronnée : le nombre d’exploitations et d’agriculteurs baisse, tandis que les subventions distribuées par la PAC (Politique Agricole Commune) à l’agriculture productiviste augmentent. Toute une gamme de produits «  à pas cher » venant directement de pays où désastres sociaux, écologiques et sanitaires cohabitent pour nourrir nos zones commerciales, tout en ruinant notre artisanat et entraînant chômage, précarité et misère dans nos contrées. Ainsi,en achetant dans une grande surface, nous ne favorisons pas notre territoire, mais renforçons un système toujours plus globalisé, inéquitable et destructeur. Un avantage fréquemment avancé lors de l’ouverture d’une grande surface est les créations d’emplois. Mais cet alibi ne tient pas, puisque pour un emploi créé dans les grandes surfaces, cinq sont finalement détruits dans l’économie locale. Par ailleurs, les grandes surfaces sont peu regardantes sur les conditions de productions des produits qu’elles proposent, pourtant à grand renfort de publicité. Les grandes surfaces s’inscrivent dans un capitalisme le plus libéralisé possible afin d’obtenir le plus de marges possibles. Le critère économique l’emporte sur tout le reste, sur tout ce qui pourrait faire augmenter les coûts ou faire perdre la mainmise des grandes surfaces sur nos vies.

Des produits à bas prix … mais énergivores
Étudier la chaîne logistique et la consommation d’un produit (« supply chain ») c’est-à-dire l’ensemble de la gestion des flux de matières ou de marchandises nécessaires pour produire et acheminer un produit au supermarché, permet de mieux appréhender les travers et méfaits du système de la grande distribution.
Le cas du pot de yaourt voyageur est un exemple connu puisque l’énergie consommée pour le transport et la réfrigération d’un yaourt permettrait de faire rouler un poids lourd de 40 tonnes sur 21 mètres ou une automobile sur 125 mètres ! En 1993, une étudiante allemande a étudié le nombre de kilomètres parcourus par les différents ingrédients entrant dans la composition du yaourt. Tout est pris en compte, des matières premières à la colle pour les étiquettes des pots. Au total, 9 000 kilomètres ont été parcourus pour la production d’un yaourt à la fraise. Ce dernier est devenu un symbole de la production mondialisée de notre alimentation et de notre désir de manger ce que nous voulons sans tenir compte des rythmes de la nature.
Un autre aliment est devenu symbolique de cette alimentation mondialisée, c’est la crevette. Déjà, sa production n’est pas sans causer des dommages considérables à l’environnement. D’élevage, la crevette est responsable de la destruction des littoraux tropicaux mais aussi de la pollution des eaux et du sol. Une fois le temps de l’élevage terminé, ces zones sont désertiques, abandonnées et inutilisables car trop acides et salines. Avec la pêche, son bilan écologique n’est guère meilleur, notamment parce que, pour une tonne de crevettes, 4 à 9 tonnes de prises secondaires (c’est-à-dire sans valeur marchande) sont capturées. La pêche à la crevette est donc une menace pour de nombreuses espèces (par exemple, les tortues de mer). Ensuite, si la crevette voyage beaucoup pour arriver à nos assiettes, elle ne nage pas beaucoup. Le parcours invisible de la crevette est unique. Le nombre d’étapes nécessaires et le temps entre le moment de la pêche et sa présentation au consommateur est totalement insoupçonné. Ainsi, il faut 13 jours pour que ce produit frais arrive dans notre supermarché préféré. Durant ce laps de temps, la crevette voyage pour être triée, décortiquée, nettoyée, empaquetée … pour finir par être dévorée en quelques secondes comme un acte des plus banals.
Et les exemples sont nombreux. La majorité des produits de la grande distribution sont concernés par ces transports invisibles ou une consommation énergétique insoupçonnée. Pour rappel, un kilogramme de veau représente l’équivalent d’un trajet en automobile de 220 kilomètres, 180 kilomètres pour de l’agneau ou encore 70 kilomètres pour du bœuf. Car produire de la viande représente des dépenses énergétiques en chauffage, nourriture, transport, découpe ou emballage.
Évidemment, lorsque nous achetons ces produits, nous ignorons ou feignons d’ignorer. De la même façon, nous passons à côté des éléments qui permettent à ce système de fonctionner : la libéralisation et la mondialisation à l’extrême de l’économie. Ainsi, c’est bien le capitalisme qui permet une réelle division géographique des tâches, rendue possible par l’écart des richesses et des droits du travail entre les régions du monde, permettant que certains soient exploités là où d’autres sont consommateurs. De la même façon le consommateur, lorsqu’il est contribuable, assume les coûts sociaux que la grande distribution provoque et qu’elle laisse à la charge de la collectivité. Comme quoi, les bas coûts ont finalement un coût.

Malgré un impact catastrophique, la grande distribution continue de triompher dans nos paysages et dans nos vies. La mégamachine semble avoir verrouillé le système et les « super-hyper » contribuent à nous enfermer dedans, se rendant indispensables ou inévitables. En les acceptant, en en devenant client, nous soutenons cette consommation mondialisée, ces productions mondialisées mais aussi standardisées et aseptisées à la sauce occidentale. Derrière tout cela, nous acceptons d’asservir une partie du monde pour nos assiettes, nos loisirs … notre mode de vie. Avec les grandes surfaces, c’est une consommation sans frontière, sans limite, même de l’inutile, qui est sacralisée. Elles doivent vendre, nous devons acheter pour faire perdurer le système. Et pour nous y rendre, pour ramener ces précieux achats, mais aussi pour acheminer les marchandises dans ces hangars, l’automobile se révèle être un outil indispensable. Un outil qui, avec les grandes surfaces, a contribué à façonner de nouveaux paysages.

« No parking, no business »
Bernardo Trujillo (« gourou des supermarchés »)

A suivre …/…

(1) Expression de Christophe Bonneuil
(2) Dominique Bessire, « Grande distribution, l’efficience de la régulation interne »
(3) Rédacteur en chef de la rubrique « Vin et gastronomie » à l’hebdomadaire Marianne.
(4) Selon Lewis Mumford, la plus grande extraordinaire machine inventée par l’homme est l’organisation sociale. Or, de nos jours, l’homme est devenu un simple rouage d’une mécanique complexe qui a atteint une puissance quasi-absolue ; une mégamachine entraînée par une organisation sociale combinant efficience économique, force militaire, autorité religieuse, performance technique et pouvoir politique. Et, toute machine, de la plus simple à la plus compliquée, participe au fonctionnement de l’ensemble et en fournit le modèle.

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