C’est la course !! (fin)

Nous avons vu que les grandes surfaces ont envahi les périphéries de nos villes. Loin de ceintures vertes, ce sont des ceintures de béton et d’enseignes lumineuses qui enlaidissent nos villes. Et pour s’y rendre, l’automobile est le mode de déplacement roi.

Ainsi, les grandes surfaces s’inscrivent dans la civilisation de l’automobile en parallèle aux terribles habitats pavillonnaires et aux grands ensembles. Nos territoires sont ainsi remodelés avec de grandes voies menant de l’habitat aux lieux de consommations : des dizaines de kilomètres d’asphaltes afin que nous puissions rouler au plus vite pour assouvir notre besoin de consommer. Les grandes surfaces sacralisent les périphéries urbaines, le béton et l’automobile. Cette dernière est l’outil magique pour s’y rendre, mais aussi pour ramener facilement ses achats, le coffre d’une automobile est plus pratique que des bras, surtout lorsque nous faisons les courses pour une semaine. Du coup, tout est fait pour l’automobile : les accès, mais surtout les parkings gigantesques qui font face aux grandes surfaces comme la plage fait face à la mer. De fait, les grandes surfaces s’inscrivent dans la pavillonarisation de nos sociétés et participent à l’étalement urbain, véritable fléau de nos sociétés, qui sacrifient notre agriculture locale pour loger des voitures qui permettent d’acheter des produits-monde.
Plus récemment, un nouvelle façon de faire ses courses est apparue avec le « drive ». Une nouvelle façon qui relie les écrans aux grandes surfaces avec l’automobile comme lien. Le principe est simple, mais l’enjeu est important, car il relie les grandes surfaces avec le consommateur via internet. Le consommateur prépare et valide sa commande sur le net et peut passer la récupérer quelques heures après. Pendant ce temps, des petites mains la préparent et se chargeront même de les ranger dans le coffre de la voiture. Les avantages sont nombreux pour les acteurs de la grande distribution, lui permettant de prendre pied dans le multi-canal tout en fidélisant le client et en l’orientant toujours plus vers la consommation de certains produits.

Un des arguments pour promouvoir le drive est le gain de temps. Evidemment, l’objectif n’est pas de prendre son vélo le matin pour aller au marché, rencontrer des gens, des militants et des producteurs ou des marchands soucieux de leurs produits. Non, l’objectif est bien d’aller vite, de faire « moderne et confortable » (pub Auchan). La logique est simple : vous êtes assis sur le canapé et vous cliquez pour faire vos courses. Puis, vous allez les récupérer … assis dans votre voiture. Vous n’avez même pas à sortir de votre voiture, puisqu’un employé viendra charger vos courses dans votre coffre avec le sourire. Une fois chez vous, vous n’avez qu’à ranger tout ça et vous rasseoir devant votre écran. Ecran, voiture, écran : la vie est bien faite.
Reprenons Raoul Anvélaut dans le journal « La décroissance »2  sur le drive : « Pratique, non ? Et vous ne voyez pas non plus les « préparateurs de commande » qui s’échinent dans l’ombre à porter et préparer à votre place. Tout comme le lecteur qui achète un livre sur Amazon ne voit pas la chaîne d’exploitation qu’il y a entre son clic et le colis qu’il reçoit dans sa boîte. Le consommateur-roi est servi. Tout vient à lui  ] …[ le magasin drive pousse toujours plus loin les limites de la dépersonnalisation de l’existence, de son artificialisation dans un environnement hors-sol, fait d’écrans et de machines ». En agissant de la sorte, le consommateur pense gagner du temps mais ne voit pas qu’il dépersonnalise encore plus son existence et son environnement, artificialisant encore plus son environnement (avec des hypermarchés hors-sol).

Si l’automobile est un corollaire aux grandes surfaces, le « drive » vient l’appuyer, caricaturer nos modes de vie. Ensembles, elles ont profondément modifié nos modes de vie mais également nos paysages, avec des bandes urbaines toujours plus longues d’un côté et des déserts ruraux et de centre-ville de l’autre. Ces zones commerciales, véritables espaces dédiées à la consommation, sont devenues incontournables, remplaçant nos anciens centres-villes comme lieu d’animation, comme lieu de vie … mais une vie tournée vers la consommation, une vie sans attrait, où le lien social et les rapports humains sont réduits au strict nécessaire. Le drive en est un exemple choquant. Derrière cet état de fait, se cache une mainmise du système quasi-parfaite afin de nous faire consommer, de nous occuper, finalement de nous contrôler … On consomme passivement ce qu’on nous dit de consommer. Peu importe les conséquences, nous sommes trop occupés à faire nos courses …

La main invisible des grandes surfaces pour mieux contrôler nos vies

Avec la grand distribution, nous avons mis le doigt dans un engrenage destructeur, de plus en plus envahissant, et dont producteurs et consommateurs sont fortement dépendants. La force de la grande distribution a justement été de s’imposer comme élément incontournable de nos vies, tout en s’imposant brutalement dans nos paysages. Maintenant qu’elle est là, maintenant qu’elle a fait le vide autour d’elle, comment ne pas faire avec ? A regarder de plus près, tout le monde est conscient des limites de ce modèle de consommation mais trop peu de personnes semblent vouloir réagir. La passivité suscitée par la grande distribution s’inscrit dans la continuité de notre trop grande passivité globale envers le système croissanciste et, notamment, envers la chose politique. Avec la grande distribution, nous semblons abandonner nos traditions, notre identité, notre originalité … nous nous abandonnons à elle finalement, car c’est bien elle qui nous manipule, nous oriente. Elle a créé un monde que la société de croissance a permis, encouragé même.

La grande distribution a encerclé nos villes, les étouffant et, surtout, en devenant leurs poumons, leurs « fameux » poumons économiques, signes que nos villes sont bien malades, signes que notre société est bien malade.
La grande distribution nous permet de trouver tout ce dont nous croyons avoir besoin (alimentaire, hygiène, para-médical mais aussi bricolage, sport, habillement, informatique, décoration, loisirs que ce soit dans les enseignes traditionnelles ou dans des enseignes spécialisées). Omniprésentes, Les grandes surfaces sont devenues indispensables dans nos vie de consuméristes, à tel point qu’elles sont devenues un de nos lieux de vie, emblématiques d’une société centrée sur la consommation comme lieu d’expression. Les grandes surfaces ont finalement vidé nos villes pour en créer d’autres en périphéries, mais des villes à la gloire de la consommation, des villes faites pour l’achat, des villes pour servir le système et non pour simplement y vivre. Elles rythment nos vies en rythmant nos achats, mais surtout en contrôlant nos besoins. Et, en contrôlant nos besoins, c’est nos vies qu’elles contrôlent, que la mégamachine contrôle : consommer pour occuper nos esprits, consommer pour ne pas se révolter, pour ne pas penser. La mégamachine préfère que l’on dépense plus plutôt que de dé-penser le système.
Ces zones sont finalement devenues des villes dans la ville, des villes d’un genre nouveau car on y vit pas, on y consomme. On n’y flâne pas non plus, on y consomme. On n’y vit pas réellement pas non plus, on y consomme. C’est une ville formatée autour de l’objectif de faire marcher la machine de la consommation, qui est apparue dans nos vies, sur nos territoires avec leurs rues cerclées de rayonnages ou de galeries marchandes où nous déambulons avec comme seul intérêt, celui de consommer.

Des temples de la consommation : vivre pour consommer ou consommer pour vivre ?

Les grandes surfaces imposent leur vision, leur produit, leur modèle de société. Elles ont créé un monde artificiel où la priorité est la consommation, le reste est superflu. Ainsi, pas de lien social, pas de sentiment, les zones commerciales sont quasi-déshumanisées. Le drive en est un des aboutissements : consommer sans voir l’humain, nier la réalité, oublier les conséquences.
D’ailleurs, dans les grandes surfaces, le lien social n’a pas sa place. Le consommateur est un client lambda qui n’a pas affaire à un commerçant mais à des employés qui ne les connaissent pas. Ces derniers sont interchangeables, souffrent de conditions de travail dures et déprimantes. Ils sont des pions sur l’échiquier économique parfaitement intégrés à ces lieux dépersonnalisés où tout le monde est anonyme.
Dans une grande surface, il n’y a aucune notion temporelle : pas de lumière naturelle, ni d’horloge, c’est toujours la même heure, celle de consommer. Elles peuvent être ouvertes le dimanche, les jours fériés, en soirée afin que nous puissions consommer à chaque instant de nos vies. A l’intérieur d’une grande surface, nous perdons notre rapport au temps et même à l’espace : qu’est ce qui ressemble plus à une grande surface qu’une autre grande surface ? Que nous soyons à Moulins, à Beauvais ou à Lyon, elles sont conçues à l’identique, seul le logo et le slogan changent. Nos territoires sont ainsi standardisés pour servir la consommation qui se doit d’être au centre de nos vies, tous les jours et à toute heure.
Ce sont également des endroits où tout est disponible. Le monde est disponible : un jour, c’est l’Asie qui s’invite chez nous ; un autre, nous devons japoniser notre intérieur ou le mettre au goût scandinave. Le monde est à portée de clic, de chariot, comme il est à portée de tous avec les avions low-cost. Toutes les cultures du monde semblent à notre portée par de simples achats.
L’ensemble de notre vie quotidienne peut être alimenté par des grandes surfaces. Elles marquent l’entrée dans un monde nouveau, celui de la consommation de masse, donc de la production de masse avec comme conséquence inéluctable la standardisation des produits, de nos besoins, de nos vies. Malgré une apparente abondance et diversité, nous partageons tous les mêmes consommations, qui s’inscrivent dans un capitalisme débridée. Celui-ci sacralise une consommation effrénée de tout, même de l’inutile, une consommation sans frontière, une consommation illusoire nous faisant croire qu’avec elle, nous touchons au bonheur.
Et puis, cette société nous cible, nous conseille. Les grandes surfaces comme l’e-commerce ont développé leur « big brother » en nous proposant des produits en fonction de nos achats précédents. Pas de hasard, les achats d’hier doivent être des achats pour demain. Avec les cartes de fidélité, les distributeurs sont capables de croiser des données sur nos comportements de consommateurs afin de répondre aux mieux à nos futurs besoins, en les orientant.

Commerce équitable et bio :
de fausses bonnes idées au service d’une société gangrenée par la croissance
La grande distribution, toujours en quête de nouveaux marchés, n’hésite pas à se présenter comme éco-responsable et solidaire. Ainsi, commerces équitables et bios sont devenus des rayons-phares des supermarchés. On peut se donner bonne conscience en se rendant dans les grandes surfaces. Tant mieux, on gagne du temps. Mais devons-nous nous réjouir de trouver des produits bios dans les grandes surfaces ? Et le commerce équitable, bonne idée ou énième subterfuge pour vendre plus ?
Près de la moitié des produits issus de l’agriculture biologique sont vendus en grandes surfaces. Évidemment, ces dernières n’ont pas remis en cause leur principe pour obtenir les prix les plus bas en favorisant le bio industriel d’importation et oubliant l’aspect social. Avec ce bio mondialisé, nous ne sommes plus avec un bio vertueux d’un point de vue environnemental, avec les transports et la réfrigération des produits qui ont un bilan carbone catastrophique. Ce bio industriel pose le même questionnement que l’agriculture productiviste traditionnelle, mais redore le blason des grandes surfaces.
Quant au commerce équitable, il questionne dans la mesure où il apparaît comme un label pour nous permettre de ne pas changer nos consommations. Déjà, il ne tient pas compte des coûts écologiques. Comme souvent, l’énergie nécessaire pour acheminer ces produits n’est jamais réellement prise en compte dans le coût, à tel point que certains produits concurrencent les productions locales (comme le bio d’ailleurs). Le commerce équitable nous éloigne de la relocalisation de l’économie, de la redécouverte de produits locaux.
Mais surtout, commerce équitable et bio industriel cautionnent la grande distribution, cautionnent l’économie-monde et contribuent à développer l’emprise du modèle occidental sur le reste du monde (notamment avec les cultures d’exportations, « dont le principal objectif reste notre bien-être »). Ils permettent de ne pas nous remettre en question et de ne pas remettre en question le mécanisme pervers de la grande distribution que nous avons déjà évoqué. Pire, ils nous donnent bonne conscience tout en parvenant, finalement, à ne pas remettre en cause le système productiviste et consumériste, questionnement qui était pourtant à la base de la création de ces labels.

Conclusion

Les grandes surfaces contribuent à l’uniformisation de nos consommations et de nos besoins. Elles aseptisent nos vies et marquent l’emprise de la mégamachine sur nos modes de vie.
Elles sont de véritables temples de la consommation qui ont érigé la consommation en dogme, devenant les églises des temps modernes où nous nous retrouvons pour communier, pour consommer. Une consommation particulière, devenue un plaisir, devenu totalitaire par la publicité avec un libre choix orienté.

Les grandes surfaces sont un passage obligé qui structurent nos modes de vie, mais aussi de penser. Elles agissent comme la banalité du mal en nous permettant d’ignorer les conséquences de nos actes. Lorsque nous faisons nos courses, nous n’avons pas conscience de la mégamachine que nous renforçons. C’est bien là la force des grandes surfaces, d’autant plus qu’elles sont quasiment en situation de monopole pour certains services.

Pour autant, nous ne condamnons pas Sylvie, et souhaitons encore moins la faire culpabiliser. Les grandes surfaces sont adaptées à nos modes de vie d’homo consumerus. Et, il est logique de les utiliser. Par contre, lorsque nous commençons à voir les dangers qu’elles portent, c’est aussi notre devoir de nous en éloigner. Il existe des alternatives pour éviter les grandes surfaces. De la même façon qu’il est encore possible de favoriser un petit artisan ou un producteur de proximité. Mais, soyons lucides, s’en éloigner signifie surtout revoir son positionnement dans la société de consommation, revoir son positionnement par rapport aux besoins imposés et, finalement, de se positionner pour une autre façon de consommer mais, surtout, une autre façon de vivre et de changer son mode de vie en s’appuyant sur tout le relationnel que nous pouvons découvrir en dehors des circuits de la grande distribution.
C’est au niveau local que se trouve notre avenir car c’est au niveau local que des producteurs peuvent défendre une agriculture paysanne, développer des initiatives locales vertueuses déconnectées des circuits de distributions traditionnels et favorisant les circuits courts comme les Amap. Il faut donc se battre pour relocaliser nos activités et notre économie, car c’est au plan local que tout va se jouer. C’est pour ses raisons qu’il faut se battre pour maintenir services publics et commerces de proximité, afin de résister à ce que Serge latouche appelle « le déménagement planétaire ». Et, les grandes surfaces comme le e-commerce vont à l’encontre de la relocalisation. Elles vont à l’encontre d’un monde plus humain, à l’encontre d’un monde où nous serions libérés de cette folie consumériste, à l’encontre d’un monde où la consommation n’est pas la finalité.

Lire les épisodes précédents :
https://www.partipourladecroissance.net/?p=9350
https://www.partipourladecroissance.net/?p=9372

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