Que faire pour ne pas rester une poignée ?

la force politique de la décroissance reste insignifiante par rapport aux enjeux de notre temps : que faire maintenant dans la décroissance ?

Comment comprendre la lenteur de la quasi-totalité de la population, le médiocre intérêt pour la décroissance quand s’accélère l’épuisement des ressources naturelles et l’écocide, quand approche « l’effondrement » programmé ?
Quand, après 40 ans de confirmation des courbes du Club de Rome, nous sommons la société d’en tirer les conséquences, nous faisons face à de l’obscurantisme et à ce que l’on peut appeler un nouveau nihilisme.
Le monde croissanciste demande en quelque sorte à quelques Cassandre de ne pas croire en ce qu’ils savent. L’oligarchie et les décideurs ont évidemment intégré ces données imparables mais la quasi-totalité des peuples et de leurs dirigeants semblent dans l’incapacité de lire seulement ces données et témoignent dans leurs agissements, leurs croyances, leur imaginaire d’une légèreté suicidaire qui masque tout ce qui pourrait faire sens.
La croissance verte est la marque d’aujourd’hui d’une société de croissance qui veut faire croire aux populations de nos pays que son système peut durer. Le capitalisme, par essence croissanciste, est fondamentalement prédateur et ne peut aujourd’hui réaliser ses affaires qu’en saccageant de plus en plus la planète et en l’adaptant à ses besoins. Depuis 2005 et la Charte de l’Environnement gravée dans la Constitution de la 5° République, il est écrit dans le marbre que « les politiques publiques doivent promouvoir un développement durable. A cet effet, elles concilient la protection et la mise en valeur de l’environnement, le développement économique et le progrès social. »
La décroissance est inconstitutionnelle et la destruction de la nature s’intensifie.
Mais les escargots avancent longtemps, et de manière discrète. C’est dans leur nature.
Trop en avance aujourd’hui, nous pouvons penser apparaître en masse, au grand jour, lorsque les contradictions et l’impuissance du système capitaliste approchera le point de rupture : le collapse qui vient, l’effondrement maintenant imparable (voir les courbes du rapport au Club de Rome, toujours validées, un bon graphique en disant plus long qu’un long discours).
Concernant nos problèmes redondants de « communication » avec les médias, l’époque actuelle se prête à tant de jugements négatifs et caricaturaux sur nous que nous perdrions notre temps à vouloir toujours réagir à ce que nous pourrions prendre pour des injustices de traitement, des formes de censure. Qui, du « Figaro » à « l’Humanité », en passant par des journaux à priori plus ouverts, comme « Politis », n’a-t-il pas lu un entrefilet menteur, voire haineux, sur tel ou tel aspect de la mouvance de la décroissance ?
Le décalage entre la vie et les aspirations d’un objecteur de croissance authentique- mais nous pouvons certainement dire qu’il y a des « degrés » dans l’objection de croissance- et la « vie » telle qu’elle est présentée par ces grands endormeurs que sont les médias dominants est trop grand pour que ces vies puissent être mélangées.
Les télévisions ne sont pas faites pour nous. Aux heures de grandes écoutes en tout cas, nous ne les intéressons que pour corroborer ce qu’ils peuvent dire de nous. Comme le dit Paul Ariès, les télés veulent des « décroissants qui courent tout nus dans les bois », parce que c’est télévisuel et spectaculaire. Nous sommes bien dans une société du spectacle.
C’est qu’il faut tout de même lire un peu, et les auteurs de référence de la décroissance sont peu connus du grand public. Mais les vulgariser, dans le bon sens du terme, n’est pas du goût des télévisions et aborder une problématique qui remet en cause aussi radicalement les modes de vie dominants ou les aspirations de la plupart, en prenant les auteurs au sérieux, est peu compatible avec l’objectif de grands médias dont le succès se mesure à l’aune de l’audience du grand public et des contrats publicitaires.
Même si la base paraît simple et à la portée d’un enfant de cinq ans : « une croissance illimitée dans un monde limité est une absurdité », il est ancré dans les croyances collectives que « l’humanité aura toujours du pétrole » ou que « l’homme trouvera des solutions ». Car la lucidité fait frémir et le déni, forme d’orthodoxie dominante, reste la meilleure défense psychique contre l’angoisse. Et le conformisme fait le reste.
Alors nos contemporains ne parlent de la décroissance que par « ouï-dire ».
C’est le règne de la langue de bois et des clichés.
Dans nos pays développés, chacun autour de nous essaie de préserver son petit confort matériel (la quasi-totalité de la population) ou intellectuel (les journalistes « chiens de garde » et la quasi-totalité de la classe politique).
Mais comment voulez-vous demander à un entrepreneur de « vivre » la simplicité volontaire ?
Comment demander à un élu local de jouer contre son camp en s’opposant à des projets de promoteurs immobiliers et donc en s’opposant directement à des créations d’emploi ?
Ou encore à un militant syndicaliste, enfermé dans la défense d’intérêts catégoriels, de mettre quelque chose de l’ordre de la critique du productivisme dans sa pratique de l’entreprise ? Voir à ce sujet les échecs de nos rares amis objecteurs de croissance qui se sont introduits à la CGT. Le « pas de côté » n’est pas si simple pour touTEs.
Lorsque nous affirmons l’impératif d’une diminution drastique de l’empreinte écologique, et donc notre opposition à une hausse du SMIC, nous pouvons être assimilés à des défenseurs des actionnaires des entreprises, d’une certaine bourgeoisie par des gens d’une gauche marxisante qui montre ses limites historiques.
Mais surtout notre opposition radicale au bétonnage, aux gaz de schistes, à ces GP2I (grands projets inutiles imposés) nous jette aujourd’hui dans une lutte qui ne peut aller maintenant qu’en s’intensifiant.
Nous nous heurtons à, schématiquement, des oligarques (pour qui rien ne doit changer) des preneurs d’ordre (nos politiques), des courtisans (nos médias) et des spectateurs (la quasi-totalité de la population) dont l’inertie relève d’une complicité implicite et coupable.
Devons-nous laisser agir le temps et rester les bras croisés devant la destruction totale ?

Il est de plus en plus clair que les anciennes révolutions politiques ont fait du mot « révolution » un emploi tout à fait abusif : elles n’intégraient pas la dimension de la planète et de ses ressources limitées. Marx était lui-même fasciné par la production de l’agriculture industrielle et par les techniques.
Le mot révolution, au sens marxiste, est maintenant un mot gelé, mort.
Au moment où le monde entreprend son plus profond changement depuis le début de notre civilisation, par amplification de la destruction des écosystèmes et par intensification de l’épuisement des ressources naturelles, les « vrais » révolutionnaires n’ont jamais été plus rares qu’aujourd’hui.

Mais dans l’ordre des urgences du monde, comment parler de décroissance aux personnes vivant ici en France dans l’angoisse des expulsions, dans la misère d’une retraite misérable ? Aux SDF de France ? Comment parler de décroissance aux paysans chinois obligés de quitter leur sol pour rejoindre des bidonvilles urbains ? Comment parler de décroissance aux affamés du Niger ? Aux pêcheurs de la côte ouest africaine dont les réserves de poissons furent détruits, à la précédente décennie, par la pêche industrielle de l’Union Européenne ? Il y a des choses à apprendre des formes de résilience à la misère que nous pouvons observer ici ou là. Des choses à articuler et des échanges de compétence à effectuer entre les acteurs sociaux. Il y a heureusement déjà des choses qui se font. Nos uto-pistes, nos propositions alternatives, centrées sur le partage, sont à diffuser massivement.

Il s’agit maintenant de lier tous ces problèmes, de faire converger les initiatives locales de transition et toutes les expériences alternatives qui se jouent ici et maintenant.
L’intensification des luttes et des enjeux (comme l’illustre Notre Dame des Landes) passe par l’approfondissement de la lutte globale contre les GP2i (Grands Projets inutiles imposés). Nous pouvons fédérer contre ces projets mortifères qui nous concernent touTEs : le plus grand dénominateur commun pour toute la population. Fédérer sur ces projets veut aussi dire se concentrer sur ces problèmes et ne pas s’en écarter (comme par exemple se perdre dans telle ou telle question de société : hors sujet…).
C’est vers ce travail qu’il nous faut aller.

Christian Ghiotti
Pour « Ile de France Décroissance »

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One Response to Que faire pour ne pas rester une poignée ?

  1. DELCELLIER dit :

    Je suis artisan et constructeur de maisons en paille mur porteur. C’est une technique éminament décroissante:
    coût très en dessous du parpaing, impact écologique =0, pérennité de l’ordre du siècle, résistance (voire résilience) au séïsme!!! et j’en passe. De plus j’ai plein de combines pour augmenter le confort en diminuant le coût et l’impact écolo.
    je propose mes services à qui veut. Conseils gratuits et abondants, déplacements dédommagés; formations ou constructions payant avec possibilité d’échanges, de collaboration……
    Je vous écris pas ça pour me faire de la pub mais pour développer une technique conforme à mes convictions

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